Patric Nottret
LES CHIENS NE FONT PAS DES CHATS
Je suis le premier scientifique que ma famille ait jamais produit.
Je suis même devenu aujourd'hui un généticien réputé, un spécialiste de renom.
J'enseigne dans les plus prestigieuses universités et je donne des conférences dans de nombreux pays. J'ai écrit plusieurs ouvrages qui font référence sur les problèmes de l'hérédité.
Ma réussite, je l'attribue bien sûr à mes propres compétences, mais également à l'intérêt personnel que j'ai toujours porté à ce domaine si mal connu.
Très tôt, j'ai été passionné par cette question : quel est le poids réel de l'atavisme ?
Dans quelle mesure l'héritage génétique que nous avons reçu de nos ancêtres conditionne t-il notre personnalité ? Nos attirances, nos goûts, nos centres d'intérêt - voire nos petits travers - sont - ils le reflet de ceux de nos parents, de nos grand-parents, et même de nos aïeux ?
Un dicton populaire dit que les chiens ne font pas des chats.
Maintenant je sais que c'est tout à fait exact.
J'en suis la preuve vivante.
J'habite seul dans une grande maison confortable. La solitude ne me pèse pas. Mes journées sont très bien remplies. Quant à mes rares loisirs, je les consacre à augmenter ma collection, ce que j'appelle mon petit musée personnel.
Il y a quelques années, en effet, je me suis découvert une curieuse marotte.
Je me suis découvert une passion soudaine pour les marionnettes... Oui. Ca m'avait semblé curieux sur le coup. Irrationnel.
Mais maintenant je comprends.
J'en possède des dizaines, et, comme tout collectionneur, je veux en posséder toujours plus. Mais j'éprouve beaucoup de difficulté à m'en procurer de ce genre.
A mes yeux, ces marionnettes sont les plus belles de toutes. Ces petite figurines silencieuses, suspendues au bout de leurs fils, bien alignées comme à la parade dans leurs habits brodés me ravissent. Elles ont toutes une expression différente. Quelques-unes sont souriantes, d'autres tristes. D'autres encore semblent pensives ou rêveuses.
Le reflet de leur personnalité si je puis dire.
Je m'ennuyais un peu dans ma vie, mais récemment une nouvelle collègue est arrivée à l'université. C'est une jeune femme blonde. Parfois, elle vient s'entretenir avec moi de questions professionnelles, mais je l'écoute à peine, car je suis fasciné par ses traits. Je ne peux m'empêcher d'admirer son nez parfait, ses pommettes hautes, son front immense, la perfection de la fine ossature de son visage ainsi que son port de tête altier. J'ai du mal à me l'avouer, mais elle me fait très envie. Et je crois que je lui plais.
Hier j'ai osé. Je l'ai invité à dîner. Elle a accepté de venir chez moi ce soir.
J'ai préparé une petite fête. Elle aura le rare privilège de contempler mon petit musée.
Je le fais toujours visiter avant.
Elle s'émerveillera sans doute, comme celles et ceux qui l'ont précédé, de la beauté des habits brodés, du travail délicat des petites mains taillées dans le buis, des physionomies si expressives, des charmantes postures de ces petites poupées au corps de bois et de tissu. Elle comprendra que ma collection est inestimable, car toutes mes pièces sont uniques.
Va t-elle deviner, en les regardant de près ? Je me le demande.
Va t-elle devenir folle de terreur, elle aussi, et essayer de m'échapper ?
Vais-je être obligé de la poursuivre à travers toute la maison, elle aussi, ce qui gâchera la fête ?
Car à chaque fois, cela doit être une fête. Une fête un peu familiale.
Mais je pense qu'elle ne devinera pas. Bien sûr, les corps de mes petites marionnettes sont faits de bois et de tissu.
Mais leurs têtes, elles, sont d'une toute autre matière.
Malgré les apparences, elles ne sont pas taillées dans du bois dur, comme les marionnettes ordinaires.
C'est pour cela qu'elles sont si rares et si précieuses.
Avant que je n'emmène cette jeune femme à la rencontre de mon petit musée personnel, nous parlerons peut-être un moment du poids de l'atavisme.
Je lui demanderai si, à son avis, nos attirances, nos goûts, nos centres d'intérêt -voire nos petits travers - sont le reflet de ceux de nos parents, de nos grand-parents, de nos aïeux ?
Moi, je connais la réponse.
Pas en temps que scientifique. Non. En temps que collectionneur.
Car mon arrière-grand-père était un fameux sorcier Jivaro, très réputé en son temps pour son art de la réduction des têtes humaines.
Il en possédait, paraît-il, un très grand nombre.
Ce soir, j'aurai la première tête blonde de ma collection.
Les chiens ne font pas des chats.