Patric Nottret
Dans le noir
Lorsque je suis né, j'étais aveugle.
De toute ma vie, je n'ai jamais entendu mes parents évoquer mon infirmité de naissance, et ils avaient interdit à quiconque d'en parler.
Les domestiques étaient punis si mon père les surprenait à chuchoter dans les couloirs ou à l'office, car il était persuadé qu'ils se moquaient de son pauvre fils aveugle. Je l'ai appris bien plus tard par ma mère.
Je me souviens encore aujourd'hui des premières odeurs que j'ai perçues, c'était celles des champs autours du château.
Plus tard, je respirais celle de la glycine, le soir, quand la journée avait été chaude, la glycine qui déployait ses grandes grappes mauves sur la paroi de la tour nord, et que maman me décrivait si souvent. Quand je suis devenu grand, je me suis mis à monter tous les jours à cette tour, je n'avais plus besoin de personne pour m'aider à monter. Je me guidais en posant la main le long du mur et j'avais appris à connaître chaque marche de l'étroit escalier. J'ouvrais alors toute grande la fenêtre et je laissais rentrer mes bruits et les odeurs du dehors. J'écoutais le jour le chant des insectes, les bruits de la campagne, et je restais parfois tard dans la nuit, debout devant cette fenêtre, les yeux grands ouverts à écouter les oiseaux de proie qui chassaient dans le noir, et à respirer les parfums de la nuit. Puis je me suis mis à habiter dans cette tour, c'est là que mon précepteur venait me faire la leçon tandis que mon père s'occupait de notre domaine. Il rentrait souvent tard mais n'oubliait jamais de me faire la lecture et de me donner les nouvelles du jour.
A sa mort, j'ai pris sa place. Malgré mon infirmité, je parcourais nos terres au bras d'un domestique, j'allais parler avec nos gens qui m'aimaient et m'estimaient.
J'avais confié le domaine à l'un des métayers que j'avais choisi parmi les autres pour sa fidélité à notre famille. Ma mère a disparu un jour à son tour et j'ai continué à diriger le domaine. Les domestiques de mes parents eux aussi ont vieilli, se sont retirés, et d'autre sont venus. J'ai du leur apprendre à ranger toute chose dans le château comme par le passé, à mettre les objets à la place exacte où ils étaient ; un aveugle a besoin d'ordre pour ne pas tomber à cause d'une chaise mal placée.
Chaque nuit, je me retirai dans ma tour et je laissais la fenêtre grande ouverte aux beaux jours, pour écouter les bruits surgis de l'obscurité. Puis j'ai pris l'habitude de sortir la nuit, je connaissais chaque pouce de terrain autour du château. Je n'allais pas très loin, à vrai dire, mais je goûtais le plaisir de pouvoir marcher seul durant le peu de temps dont je disposais. Un aveugle peut rarement marcher seul.
Un jour mon métayer est arrivé très excité, j'ai senti dans sa voix que quelque chose allait de travers. Il me dit qu'il y avait eu des meurtres sur notre domaine. On avait trouvé un couple de nos gens horriblement assassinés dans leur maison.
2
L'assassin courait toujours. Je fis venir mes hommes et les armai. Tous les jours et toutes les nuits, ils battirent la campagne. Mais sans succès. Le temps passa, on ne parla plus de ce double meurtre et la vie du château reprit son cours. La nuit, malgré les recommandations de mes domestiques, je recommençai à faire mon petit tour, à goûter les plaisirs de marcher seul, à écouter les oiseaux de nuit et le chant des grillons. Je dois dire que je m'aventurai de plus en plus loin, et une nuit, je franchis la grille du château pour me promener sur le chemin. Puis la nuit suivante et encore la nuit suivante. La dernière nuit, j'entendis quelqu'un courir derrière moi et je reçus un coup formidable derrière la tête.
Lorsque je me réveillai, j'y voyais.
Je découvris le monde, les couleurs et les formes, c'était un miracle. Mais le monde me parût bizarrement moins consistant que je ne le pensais. Je regardai autour de moi et je vis le château, il était magnifique. Je courus de toutes mes jambes à travers le parc et, hurlant de joie, j'ouvris la porte.
Mais le château était vide. Je parcourus les couloirs, découvris les grands portraits de mes ancêtres, celui de mon père et celui de ma mère, mais toutes les pièces étaient vides. Je montais à la tour Nord et je pus voir tous les objets qui m'entouraient lorsque j'étais aveugle. Je découvris aussi les fleurs mauves de la glycine qui encadraient la fenêtre. Je restai toute la nuit les yeux grands ouverts à écouter les bruits. Je pouvais voir les grands arbres du parc noyé de brume. Personne ne vint cette nuit là. Et personne ne revint plus jamais.
Jusqu'à ce soir, où depuis ma fenêtre j'ai aperçu deux personnes qui se promenaient dans le parc au crépuscule.
L'un d'eux disait à son compagnon qu'il n'aimait pas se promener dans ces ruines au soir tombé. Puis ils levèrent la tête et me virent. Le plus petit demanda qui j'étais, et l'autre, effrayé, lui répondit que j'étais le marquis aveugle de la légende, qui avait eu le crâne fracassé par son métayer, voici deux siècles.
Puis ils se mirent à courir à toutes jambes.