Patric Nottret
J'AI TOUJOURS EU
UN DON POUR LES LANGUES
Quand je me suis installé dans ce petit village de montagne isolé de tout pour y faire mon reportage sonore sur les oiseaux d'Europe Centrale, j'ai été accueilli plus que fraîchement par les habitants.
Je me débrouillais assez bien avec la langue nationale, mais je m'étais aperçu rapidement qu'elle était assez peu pratiquée dans ce coin reculé du pays.
Lorsque j'allais faire mes courses au village, je saluais les gens, mais ils détournaient la tête et continuaient à discuter entre eux dans leur curieux patois aux accents gutturaux.
Les femmes aux longues jupes bariolées ne levaient jamais les yeux sur moi, seule la veuve, ma voisine, une forte personne à l'austère chignon et à la voix grave, toujours vêtue de noir, me disait quelques mots lorsqu'elle venait faire le ménage dans la petite maison que j'avais louée.
Son fils était un géant taciturne qui me regardait d'une curieuse manière lorsque je le croisais.
Le soir, tout en classant mes bandes magnétiques j'entendais par ma fenêtre ouverte la mère et le fils discuter devant leur porte. Peu à peu, je finissais par comprendre le sens général de leurs conversations, puis au bout d'un mois je comprenais presque tout ce qu'ils disaient.
J'ai toujours eu un don pour les langues.
Les hommes qui travaillaient dans les champs sous un soleil de plomb, leur chapeau noir vissé sur la tête, ne me rendaient jamais mon salut mais j'entendais leurs rires dans mon dos. Ils se moquaient de l'étranger qui se promenait avec son magnétophone en bandoulière et son micro directionnel en main.
Au cours de ces promenades dans la campagne, j'avais remarqué avec amusement que même les épouvantails portaient le costume régional, avec le gilet brodé des hommes et le chapeau noir. Leurs têtes, toutes semblables, étaient faites d'un sac de toile sur lequel on avait dessiné un rictus idiot et un peu inquiétant. Mais les corneilles des montagnes, loin d'être effrayées, se perchaient en groupes bruyants sur leurs carcasses bourrées de paille, et picoraient leurs grands bras. Je passais de longs moments à enregistrer ces jacassements incessants.
Un matin, un jeune campeur aux cheveux longs s'est arrêté au village. Il cherchait un coin pour planter sa tente.
Nous avons discuté un bon moment, nous étions de la même nationalité. J'étais heureux de pouvoir parler ma langue natale avec lui. Je suis allé voir la veuve, et elle lui a trouvé un terrain à la sortie du village pour s'installer.
Curieusement, les paysans regardaient passer ce jeune homme avec un très vif intérêt. Certains d'entre eux souriaient, sans doute à cause de sa longue chevelure couleur carotte. De ma fenêtre, je vis même le fils de la veuve, qui était en train de couper des herbes folles dans le potager avec sa grande faucille, lever la tête et regarder intensément le garçon.
Le soir-même, j'ai perçu les échos d'une grande fête dans un champ assez proche de ma maison.
Je pouvais entendre les villageois rire et chanter, je pouvais aussi apercevoir les lueurs de leurs flambeaux depuis ma fenêtre. Leur étrange musique était réellement fascinante, et j'ai pointé mon micro dans sa direction en mettant le volume du magnétophone à fond.
Plus tard j'ai fin par m'assoupir, et la bande magnétique a continué à tourner toute seule pendant mon sommeil.
J'ai été réveillé par la veuve qui venait faire le ménage. Elle a regardé mon installation, mais elle n'a rien dit.
Après son départ, j'ai écouté l'enregistrement.
On entendait très bien la musique, puis un grand silence lui succédait.
Ensuite une femme se mettait à chanter une mélopée d'une voix grave. C'était une sorte d'incantation.
Un homme lui répondait.
J'ai parfaitement reconnu la voix de la veuve, et aussi celle de son fils qui faisait les réponses.
Ce que je comprenais me fit dresser les cheveux sur la tête.
Les paroles disaient que la terre du pays devait être fécondée comme chaque année par le sang d'un étranger, afin que les récoltes soient abondantes.
Puis on entendait les villageois vociférer et la bande magnétique se terminait par un cri terrible qui se répercutait sur les montagnes.
J'ai réuni mes affaires en catastrophe.
Lorsque j'ai ouvert la porte de la petite maison, j'ai tout de suite vu l'épouvantail planté dans le champ d'en face.
Comme tous ses semblables, il portait le gilet brodé et le chapeau noir.
Mais de longs cheveux couleur carotte dépassaient du sac de toile sur lequel on avait dessiné un rictus idiot et un peu inquiétant.
Des corneilles silencieuses étaient perchées sur ses grands bras.
Une grande silhouette s'est alors détachée de l'ombre de l'épouvantail.
Le fils de la veuve s'est avancé lentement vers moi et m'a fixé d'une curieuse manière.
Il tenait sa grande faucille à la main