Patric Nottret
UN BEAU SOURIRE
Les hommes en blouse blanche m'ont photographié sous toutes les coutures. Après les séances de photo ils m'ont radiographié la tête, les bras, les pieds, que sais-je encore.
J'ai continué à leur faire mon beau sourire pendant qu'ils travaillaient. Ensuite ils sont retournés à leurs livres pour tirer leurs conclusions.
Ils m'ont regardé alors avec respect. Ils auraient dû me regarder avec crainte. Mais les temps ont bien changé. Puis ils m'ont installé ici. Tout cela m'amuse énormément. Je fais mon beau sourire à tous les gens qui viennent me voir. Si cela m'amuse tant, c'est que moi je sais qu'ils se sont tous trompés. Qu'ils ont fait une énorme erreur. Ces pauvres gens sont incroyablement incompétents et on devrait les faire punir. Comme je l'ai été moi-même.
Quand j'ai décidé de commettre mon crime, j'étais un jeune homme. Un jeune homme qui avait une très bel avenir. J'étais déjà très proche du pouvoir. Très exactement à un pas du pouvoir.
Ce jour-là j'étais allé m'asseoir seul au bord du fleuve pour regarder passer les bateaux. Je me suis regardé dans l'eau et j'ai fait mon beau sourire à mon reflet. Je savais à ce moment-là qu'il fallait que j'agisse. Le soir-même.
C'était un jeune homme, lui-aussi. Un jeune homme de très grande famille qui avait des idées très nouvelles. Si nouvelles que certains les trouvaient extrêmement dangereuses pour leurs puissants intérêts dans ce pays. Ces gens-là m'avaient approché discrètement pour me supplier de le convaincre de ne pas mettre en chantier toutes ces réformes qui les menaçaient.
En vain.
La veille, j'étais allé lui rendre visite, j'avais parlé avec lui très longuement sur la grande terrasse. Il m'avait écouté, puis il m'avait fixé de ses yeux noirs et m'avait ordonné d'un ton sans réplique de ne plus jamais lui parler de cela.
Je devais cesser immédiatement mes intrigues car il était là pour apporter de grands changements. C'était la mission de sa vie.
Puis il m'avait demandé si je voulais l'accompagner à la chasse par cette belle journée. J'avais accepté. Je n'avais pas le choix, je savais que c'était un ordre. Nul n'aurait songé a discuter un ordre venant de lui.
Même pas moi.
Même si j'avais peur.
J'avais peur car j'ai cru sur l'instant que c'était un piège qu'il me tendait et que je ne reviendrai pas de cette chasse.
Mais j'en suis revenu.
C'avait été une grave erreur de sa part de m'avoir laissé en vie ce jour-là, car le lendemain en regardant mon reflet dans l'eau j'ai pris la décision de le faire disparaître de ce monde. De plus, beaucoup de gens avaient foi en moi pour changer le cours des choses. Mais c'était difficile et délicat car il était extrêmement bien protégé, tous ses gardes du corps étaient des hommes aguerris.
Le soir je suis allé a sa rencontre et je l'ai prié de m'accompagner sur la grande terrasse pour regarder passer au loin les bateaux sur le fleuve et parler de l'avenir.
Il ne s'est pas méfié de moi.
Il avait confiance en moi.
Comment en aurait-il pu être autrement ?
Je lui ai fait mon beau sourire comme je le fais encore aujourd'hui. Nous étions seuls et nous avons parlé longuement dans l'ombre des grandes colonnades en regardant s'allumer les premières étoiles. Je l'ai écouté m'exposer ses folles idées et j'ai eu de nouveau la certitude qu'il fallait l'arrêter définitivement dans ces dangereuses entreprises. Alors j'ai sorti vivement le grand couteau de chasse que j'avais dissimulé la veille dans un recoin des sculptures de pierre, et je lui ai planté dans le dos.
Mais c'était un jeune homme vigoureux, il n'est pas mort tout de suite, il a bondi sur moi et a eu le temps d'appeler ses gardes du corps.
Maintenant je suis en train de sourire à tous ces visiteurs. Je leur fais mon beau sourire comme je l'ai fait ce jour - là sur la grande terrasse à mon demi-frère. Les gens puissants qui m'avaient envoyé vers lui pour que je prenne sa place après l'avoir assassiné ont totalement échoué.
Ils ont simplement réussi a abuser les hommes en blouse blanche qui m'ont radiographié et photographié sous toutes les coutures.
Aujourd'hui, ces foules d'étrangers qui viennent dans cet immense musée pour y voir la momie d'Aménophis quatre, grand Pharaon de haute et de basse Egypte, contemplent en fait celle de son assassin, de son noble demi-frère qu'on a embaumé avec lui et placé à ses côtés dans le tombeau.
C'est me faire trop d'honneur.
Ces archéologues sont d'une rare incompétence. Il faudrait les faire punir pour leur erreur grossière.
Mais les temps ont changé.
Tout cela m'amuse énormément.
Et c'est bien pour cette raison que depuis trois mille cinq cent ans je fais ce si beau sourire.