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Patric Nottret

LES MORTS VOUS VOIENT


Les morts vous voient.

Les morts vous voient et je le sais par ce que je suis mort et que je vous vois aller et venir au-dessus de moi.
Je n'arrive pas a comprendre comment, mais maintenant ça m'est indifférent.

C'est un peu comme s'il y avait un miroir sans tain au dessus de ma tête. Vous ne pouvez pas me voir sous vos pieds, mais moi je vous vois.
Je n'ai pas chaud et je n'ai pas froid, je ne dors pas d'un sommeil éternel.

Je regarde passer les saisons depuis que j'ai été tué et que je repose ici.

Je ne peux pas me rendre compte de la durée du temps qui passe, qui passe éternellement, mais je peux voir que les choses changent a la manière dont les gens sont habillés.

Je me souviens de la manière dont j'étais habillé moi-même quand j'ai été tué.

Je portais mon habit de soirée, j'avais un gilet de velours avec la chaîne apparente de ma montre en or. J'avais un chapeau à huit reflets, à la mode de mon époque. Je rentrais à pied de mon cercle de jeu pour profiter de la douceur du soir, j'étais heureux et je me souviens que je sifflotais un petit air.

Avant de partir jouer au bridge, j'avais renvoyé les deux domestiques ainsi que mon cocher. Je suis donc arrivé à la petite maison que j'avais achetée pour ma femme, cette petite maison dans la colline que nous aimions tant et où nous venions tous les étés pour nous reposer de la vie des grandes cités.

Je n'ai pas vu la lumière du bec de gaz dans l'entrée, ce qui m'a intrigué, mais j'ai quand-même sorti mes clés. C'était inutile, la porte était ouverte. Je suis rentré dans le vestibule et je me suis retrouvé face à un homme dont je n'ai pu voir le visage dans la pénombre. Nous nous sommes battus dans l'obscurité un court instant puis j'ai entendu la détonation, j'ai senti l'odeur de la poudre et ma poitrine a explosé.

Lorsque j'ai revu la lumière du jour, j'étais là ou je suis maintenant et j'ai compris immédiatement que j'étais mort. J'ai compris aussi que j'avais été assassiné. Comment? Oh, très simplement. Un peu plus tard, ma femme est arrivée, elle a tourné autour de l'endroit où je repose, elle s'est penchée vers moi, et elle a eu un sourire mauvais que je ne lui avais jamais connu. J'ai compris qu'elle me haissait. Puis l'homme est arrivé, il a regardé lui aussi en hochant la tête et en souriant.

Lui, je l'ai reconnu tout de suite.

c'était un jeune homme avec qui je jouais souvent au cercle. Un jeune homme sans aucune fortune qui gagnait sa vie au bridge. J'ai aperçu la chaîne de ma montre en or qui dépassait de son gilet. J'ai compris que c'était lui que j'avais surpris dans le vestibule. Que c'était lui qui m'avait assassiné. Surtout quand il s'est tourné vers ma femme, qu'il a soulevé la voilette devant son beau visage et qu'il l'a embrassée fougueusement.

Un mort ne peut pas pleurer.

Un mort ne peut que regarder la vie qui passe au-dessus de lui.

Plus tard, les gendarmes à cheval sont arrivées de la petite ville proche, ma femme sanglotait, mais je savais qu'elle jouait la comédie. Plus tard encore, j'ai vu nos domestiques qui portaient les malles de voyage, j'ai vu le cocher avec ses grosses moustaches, il baissait la tête vers moi.

Sans me voir, bien sûr.

Il attendait, tout simplement.

Ma femme est passée sans me jeter un regard, elle a enfilé les gants de pécari bruns que je lui avait offerts, a rabattu sa voilette devant ses yeux et elle est partie pour toujours. Sans doute rejoindre son jeune amant. Je ne les ai jamais revus ni l'un ni l'autre. Beaucoup plus tard, j'ai vu passer mes deux grands fils, ils portaient des brassards noirs. Puis ils sont venus l'été avec des femmes. Puis avec des enfants qui portaient des chapeaux de paille à rubans, jouaient au cerceau au-dessus de moi et buvaient des orangeades autour la table bleue. Ils ont grandi, sont revenus l'été eux-aussi, puis plus bien tard encore avec des femmes vêtues de robes extravagantes. Et les saisons ont commencé à se succéder. J'ai vu la neige, le soleil, la pluie d'automne, le ciel bleu, les arbres en fleurs, parfois des ouvriers qui travaillaient au-dessus de moi. Puis personne n'est plus venu et la maison s'est endormie, abandonnée.

Mais depuis quelques temps, il se passe quelque chose de nouveau.

Il y a une jeune femme assise à la table bleue.

C'est mon arrière-arrière petite fille. Elle a rouvert la maison et passe le plus clair de son temps à lire et à écrire. Elle a posé des papiers par terre. C'est curieux, mais je peux les voir. Il y a des daguerrotypes qui me représentent au bras de ma femme, de la correspondance. Il y a aussi des rapports des gendarmes de l'époque et des articles de journaux.

Il y en a un qui la concerne, cette jeune femme. On y lit qu'elle est historienne, qu'elle fait des recherches sur son aïeul, le célèbre financier disparu dans cette région un beau soir d'été en rentrant de son cercle de jeu, il y a bien longtemps maintenant.

On apprend qu'elle écrit un livre sur lui, à sa mémoire.

A ma mémoire.

Parfois son regard se perd dans le lointain.

Mais ce matin, son regard s'est plongé vers le sol, vers moi.

Je crois que ses recherches l'ont amenée a une conclusion.

Une terrible conclusion. Elle a compris je ne sais comment que j'avais été assassiné.
Ici même.

J'ai même cru un instant qu'elle m'avait vu. Qu'elle avait pu voir juste sous ses pieds son aïeul enseveli sous la terrasse de la petite maison par son meurtrier, après son crime odieux. Mais je sais que c'est impossible.

Un mort ne peut pas pleurer.
Un mort ne peut que regarder la vie qui passe au-dessus de lui.

C'est bien dommage.

Lettre d'une admiratrice
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