Patrick Nottret
Si quelqu'un avait contribué à l'expansion de la famille durant toutes ces années, c'était bien Renato.
A ses débuts, Renato, il n'était rien.
Un simple soldat, comme nous tous. Un soldat de la famille. Par la suite il avait montré de grandes qualités.
Surtout une très grosse capacité de travail.
Le vieux l'avait vite repéré. Il en avait fait très tôt sa première gâchette.
Une fine lame Renato. On le surnommait affectueusement "l'élagueur," par ce que le vieux l'envoyait de temps en temps couper des branches dans l'arbre généalogique des autres familles, quand elles devenaient un peu trop gourmandes sur la répartition des territoires. Ou simplement pour des questions de préséance. Le vieux est assez pointilleux là-dessus, il faut le dire.
Attention, ce n'est pas dire du mal.
Personne ne penserait à dire du mal du vieux.
Ca serait imprudent.
Mais le destin avait brisé la carrière de Renato par une belle après-midi d'été. Renato avait été fauché dans la fleur de l'âge par une ambulance en plein Palerme.
Triste fin pour un type de ce calibre.
Le destin est aveugle.
Le vieux avait envoyé quelqu'un, je ne sais plus qui, exécuter le chauffeur de l'ambulance chez lui.
Plutôt pour une question de principe qu'autre chose.
Le vieux est assez attaché aux principes... C'est bien normal que le vieux fasse les choses dans les règles. Nous sommes tous ses enfants.
En tous cas Renato était mort et bien mort. Sa soeur était venue du village et elle avait pleuré et encore pleuré. La qualité de ses larmes ne trompait pas, c'était de la vraie larme certifiée de vraie femme sicilienne. Les hommes n'avaient rien dit, mais ils avaient organisé l'enterrement de Renato et préparé son dernier voyage. Au moment où le cercueil de Renato était bouclé pour le cimetière, fin prêt, avec lui dedans, la soeur s'était rappelé soudain que Renato avait toujours voulu être incinéré. Le vieux et les hommes s'étaient inclinés devant la douleur d'une femme sicilienne et on avait contacté une entreprise de pompes funèbres connue pour son sérieux.
Bref, le jour était venu de transformer Renato en énergie et en lumière.
Devant le crématorium il y avait au moins cent limousines, celles de la famille et celles des familles que Renato avait élaguées de son vivant. Sans rancune...
Mais, après tout, ne retournerons-nous pas tous à la poussière ?
Quand le cercueil était apparu dans la travée centrale, poussé sur un petit chariot par un croque-mort, le vieux avait écrasé une larme. Tous les hommes avaient écrasé une larme. Puis le cercueil avait disparu derrière une tenture, direction le four crématoire. C'est quelques minutes après qu'on a entendu des détonations. Tous les hommes assis ont porté la main à leur poche intérieure, et nous les soldats on a cavalé avec nos flingues pour voir qui s'était permis d'ouvrir le feu pendant une cérémonie aussi émouvante.
On a trouvé le croque-mort par terre, couvert de sang, refroidi devant la vitre du four où Renato finissait de partir en fumée.
Il y avait trois trous dans la vitre.
Il a fallu expliquer au vieux qu'on avait laissé son arquebuse à Renato dans son cercueil, par précaution, vu que de l'autre côté il valait peut-être mieux pas arriver les mains vides. Comme il était question de l'enterrer, au début, Renato, on avait oublié de retirer le flingue du cercueil. Et vu l'action de la chaleur sur le contenu du chargeur, l'engin était parti et avait buté le croque-mort à travers la vitre du four crématoire. Bêtement.
Une erreur.
Une sottise.
Le vieux avait gueulé et puis il avait fait venir le directeur du crématorium. Ils avaient eu une discussion derrière la tenture.
Ce directeur n'était pas encore un ami de la famille. Mais quand il est ressorti de derrière la tenture, on a bien vu a son visage tout blanc qu'il venait de devenir un ami de la famille.
La preuve c'est qu'il nous a aidés lui-même à mettre le corps du croque-mort dans le four, et les cendres de Renato et celles de sa dernière victime ont été dispersées dans le jardin du crématorium.
Après tout, ça ne faisait pas une grosse différence.
(soupir)
Repose en paix, Renato.
Le vieux a veillé sur toi jusqu'à la fin.
Un homme pétri d'une rare humanité le vieux.
Mais peut-être que maintenant, Renato, tu regrettes d'être arrivé sans armes de l'autre côté.