Patric Nottret
WERNER
Je ne m'énerve jamais, c'est la règle d'or de mon métier. Ou plutôt de mon ancien métier...Je l'ai quitté voici bientôt huit ans, maintenant.
Il y a quand-même une petite chose qui réussit toujours a m'irriter. Oh trois fois rien...C'est quand je lis ou que j'entends le mot "tueur a gages"...Des gages!... Ca fait penser a un domestique ou a un valet de ferme. Non. Un tueur, je veux dire un professionnel, c'est quelqu'un qui perçoit des honoraires. C'est quelqu'un qui est sous contrat, même si rien n'est écrit. Et c'est un contrat que tout le monde a intérêt à honorer, le commanditaire et l'exécutant. Ah oui....Exécuter des gens, c'était ça mon métier. Ca paraît loin, maintenant... Il faut bien le dire, j'étais très bon, très recherché dans ma spécialité. Je pouvais tuer à main nue ou avec n'importe quelle objet, même un journal, et surtout, surtout, j'avais une spécialité, j'étais le champion toutes catégories du déguisement. De la transformation physique, plutôt. J'étais brun ou blond, mince ou gros, vieux ou jeune selon les circonstances, selon les contrats. Pour un type qui a un professionnel comme moi aux trousses, J'avais le visage le plus effrayant qui soit: le visage de monsieur tout le monde.
Je peux dire que personne dans le métier, dans mon ancien métier, n'a jamais vu mon vrai visage. Ni client, ni témoin, ni victime. Ca m'a servi au delà de toute espérance, en fait.
Un beau jour de printemps, il y a presque huit ans maintenant, on me présente un type fortuné qui me propose un contrat. Ce type était dans les affaires, les grosses affaires... Il avait en quelque sorte un caillou dans sa chaussure. Ce caillou c'était un concurrent sur cette planète qui l'empêchait de respirer, qui lui prenait des parts de marché sans arrêt. Il n'en pouvait plus de ce type, alors il avait fait ses comptes et il avait décidé de le faire effacer. Inutile de préciser que le jour ou le l'ai rencontré, mon nouveau client, je m'étais fait une tête différente, comme d'habitude. Je me souviens que ce jour-là j'étais blond au cheveux mi-longs et j'avais des moustaches, j'avais aussi des lentilles de contact bleues qui changeaient mon regard. Bref, mon client me tend un dossier sur ma... Sur ma cible. Un dossier accompagné d'une mauvaise photo découpée dans un quotidien, et il me tend aussi une mallette pleine de billets. Je regarde la photo et je me dis tiens c'est bizarre, cette tête me dit quelque-chose. Appelons-le Werner, l'homme que je devais effacer. Il était riche à crever si j'ôse dire : villas somptueuses aux quatre coins de la planète, avion personnel, bateau, fortune collossale, des sociétés partout dans le monde...En vrai professionnel, j'étudie son dossier a fond, et j'accepte le travail.
Deux jours plus tard j'étais allongé sur une falaise entre deux bosquets de tamarins avec mon meilleur fusil a lunettes, en train de viser le pont d'un très beau bateau amarré dans une crique isolée, en contrebas, à bonne distance de tir et pas trop de vent. Parfait. Le vent est l'ennemi du tireur d'élite. Sur le pont, Il y avait des filles splendides et bronzées en train de rire autour d'une table, mais Werner n'était pas encore là. Alors j'attends. J'ai l'habitude d'attendre. Dix minutes plus tard Werner sort de sa cabine dans un magnifique costume blanc et sourit a toutes les filles. Je fais la mise au point sur le haut de son crâne, je vais appuyer sur la détente quand tout d'un coup il se tourne dans ma direction. Je le vois en gros plan dans la lunette, et là, je frôle la crise cardiaque. Ce type, eh bien c'était moi! Ou plutôt, non, c'était mon jumeau. Mon sosie... Copie conforme. Incroyable!... J'en reste cloué sur place. Mais en le regardant mieux, je m'aperçois qu'il est en fait un peu différent de moi. La couleur des yeux est différente, je veux dire la vraie couleur de mes yeux, son allure est différente de la mienne. Il possède cette sorte d'aisance des gens qui ont beaucoup d'argent. Enormément d'argent. Il est aussi plus mince que moi, moins costaud, il est un peu plus âgé que moi, aussi... Il est brun. Mais la ressemblance est étonnante. Alors je pose mon flingue devant moi dans les rochers et je réfléchis a toute vitesse. Je me souviens qu'il faisait frais sur cette falaise ce matin-là, sous les tamarins, mais d'un seul coup je me suis mis a transpirer a grosses gouttes. Ensuite j'ai observé Werner pendant des heures. J'avais l'impression de m'espionner moi-même. J'ai démonté mon arme. Le lendemain j'ai téléphoné a mon client. Je lui ai donné rendez-vous dans un coin tranquille pour parler de son affaire. J'ai dit qu'il y avait un problème. Il est venu et il a eu l'air très étonné en mourant, comme si je lui avais fait une mauvaise blague. J'ai fait disparaître le corps et je suis revenu espionner Werner. Je l'ai suivi pendant deux mois dans ses déplacements, j'ai étudié le moindre de ses gestes, la moindre intonation de sa voix, j'étais à un mètre de lui au restaurant, dans les soirées mondaines, déguisé de vingt manières différentes. J'en ai profité pour perdre du poids et travailler ma voix. Au bout d'un mois, je me suis fait faire un costume blanc sur-mesure et J'ai exécuté mon contrat. j'ai fait mon travail en professionnel, sans bavure. Werner a disparu de la surface du globe comme le souhaitait mon client. Enfin presque.
J'ai pris sa place.
C'est comme ça que j'ai quitté le métier. Le plus drôle c'est que je me suis aperçu que j'étais très doué pour les affaires. Werner n'aurait pas fait mieux. Aujourd'hui, je suis à la tête d'une immense fortune, j'ai les plus belles filles du monde, je voyage sans arrêt dans mon avion personnel... Je devrais être heureux.
Mais vous ne me verrez jamais sur le pont de mon yacht. Il y a peut-être sur cette falaise, là-haut, un type avec un fusil à lunettes, un type sous contrat qui possède le visage le plus effrayant qui soit...
Le visage de monsieur tout le monde.