Rencontre Avec Pierre Rabhi.






C'est tout d'abord vers le spécialiste de l'agro-écologie des pays du Tiers-Monde, et en particulier de l'Afrique que nous nous sommes tournés en sollicitant cet entretien avec Pierre Rabhi. Né en 1938 d'un père forgeron algérien il est confié à l'âge de 5 ans, après le décès de sa mère, à un couple d'Européens sans enfants et reçoit une éducation française tout en conservant ses racines. La Guerre d'Algérie accentue le clivage. Ensuite c'est le développement de l'agro-écologie au Burkina Fasao en 1981 et l'enseignement de ce scientifique de terrain rempli de subtilité, également l'auteur de plusieurs ouvrages : "Du Sahara aux Cévennes", "Le Gardien du Feu", "L'Offrande au Crépuscule", tous trois publiés aux éditions Candide, sans compter de nombreuses conférences internationales, de nombreux articles de presse (Le Monde, Le Canard Enchaîné, La Croix- L'Evénement, ça m'Intéresse, Nature & Progrès, Politis, Humus, Panorama, Terre du Ciel, le Nouvel Observateur, Calades, etc.), de nombreuses émissions radiophoniques (France Inter, France Culture, RFI, etc.) ou télévisées (Antenne 2, FR3, TVE(Utopia), le Club de l'Europe, TV canadienne, France 2, etc.) et le Prix International Espagnol Vida Sana 1991. Son prochain ouvrage parait cette année aux éditions Albin Michel, préfacé par Messieurs Yehudi Menuhin et Edgar Pisani. Du côté du Nord-Sud équilibré...

Vous vivez avec votre épouse et vos enfants en Ardèche. Dans les années 60, vous vous êtes installés et avez commencé à travailler la terre. Qu'est-ce qui vous a conduit à l'agriculture biologique ?

Pierre Rabhi :
Avant d'arriver à l'agriculture biologique, j'ai vécu à Paris où j'ai travaillé comme OS dans une entreprise. J'ai donc connu le projet d'entreprise moderne, technique et scientifique qui avait comme objectif (énoncé) le progrès. Je me suis vite rendu compte qu'il n'était pas question de progrès pour tous et que ce progrès était ambigu. Ce n'était pas forcément un progrès équitable mais un processus qui allait aboutir à l'enrichissement de quelques uns et à l'appauvrissement de tous ceux qui ne peuvent suivre les règles imposées par le système. J'ai lu alors un certain nombre d'ouvrages d'économistes, de théoriciens notamment américains du progrès... Et je me suis rendu compte que tout cela n'était basé que sur deux principes tangibles, fondamentaux : la croissance illimitée et le profit illimité. Quand on se rend compte qu'au plus profond du mental ce sont ces deux principes qui sont à la base de ce fameux progrès, on peut tout de suite imaginer les effets inégalitaires et les effets destructeurs de ce mode de perception.

Quand nous sommes arrivés en 1960 en Ardèche, les expériences de retour à la terre étaient extrêmement rares, inexistantes. En quittant l'entreprise je pensais avoir tourné le dos à l'obsession productiviste et voila que je la retrouve à la campagne. Ouvrier agricole pendant trois ans, j'ai vécu le monde rural de même que j'avais connu celui de l'entreprise. De l'intérieur... En tant qu'ouvrier agricole, j'ai éprouvé les effets nocifs et négatifs de ce mode de gestion basé sur la notion de croissance, d'accroissement de production et de productivité.

Nous devions nous munir de masques pour nous prémunir des pesticides. Les unités d'azote de synthèse et autres molécules étaient une obsession continue pour tacher d'augmenter la productivité. Le productivisme était généralisé et omniprésent. C'est ce qui m'a amené petit à petit à réfléchir autrement. C'est la lecture du livre d'Ehrenfried Pfeiffer, , qui m'a amené à connaître les théories de Rudolf Steiner sur la biodynamie. Cela a été le premier maillon, le premier fondement à partir duquel j'ai pu avoir une autre pensée sur l'agriculture. D'autant plus que l'ouvrage de Pfeiffer rend compte d'une expérience concrète réalisée aux Etats-Unis et non pas une théorie sur un mode agricole différent.

Comment s'est opéré le développement de l'agriculture biologique dans les pays du Sud ?

P. Rabhi :
Après avoir réussi notre insertion dans une ferme du sud de l'Ardèche la question Nord-Sud m'a préoccupé particulièrement. Après avoir mesuré le problème posé par une ferme en zone aride, zone de rocailles avec de longues périodes de sécheresse, avec des sols assez maigres et le manque d'eau, c'est cette expérience différente d'agriculture biologique qui m'a convaincu de la capacité des êtres humains à modifier certaines situations rigoureuses comme l'aridité et le manque d'eau.

L'Agriculture Biologique convient parfaitement à une mise en valeur, une augmentation des potentiels productifs des sols, une régénération, tout étant lié à une gestion différente de l'eau et surtout de son économie. Etant issu des pays du Tiers-Monde, il était légitime que je me questionne sur le rapport entre le Nord et le Sud. A travers le CRIAD (Centre de Relations Internationales entre Agriculteurs pour le Développement), le gouvernement du Burkina Fasso m'a invité à m'y rendre pour exposer le mode de développement agricole écologique.

Il a fallu lever un certain nombre d'ambiguïtés. Mon auditoire agronomique pensait que je proposais des méthodes régressives. Ayant bien entendu été formés à l'école de l'Occident avec les théories NPK, il a fallu les convaincre que la matière organique et l'humus étaient le fondement principal pour le maintien des structures des sols et des potentiels de fertilité. C'est ce travail de sensibilisation qu'il a fallu faire en premier lieu. Et cela change tout.

Les paysans du Burkina Fasso représentent plus de 90% de la population de cet Etat enclavé et appauvri par ses frontières artificielles et arbitraires. Paysans à qui fut proposé un système monétarisé, un système de cultures spécialisées favorisant l'exportation. Donc le déséquilibre. Tous les agronomes censés être les cadres agricoles favorisant la promotion du pays étaient eux-mêmes formés sur le modèle occidental qui est, comme on le sait ou pas, le modèle le moins rentable du monde : pour produire une calorie alimentaire le monde occidental en dépense huit. Il n'a pu réaliser cette performance qu'au sein d'un contexte particulier lui permettant de drainer les ressources des pays coloniaux, avec l'aide de l'énergie mécanique... Mais ce modèle de production n'était pas généralisable. Bien au contraire, il contribuait à l'appauvrissement des populations surtout si l'on a recours aux engrais chimiques qui nécessitent trente fois leur poids en pétrole pour exister. Pétrole indexé sur le dollar. Par conséquent, chaque fois qu'un paysan a recours aux intrants chimiques il est ruiné d'avance. Il fallait proposer quelque chose qui libère le paysan d'une dépendance extérieure.

Le deuxième élément majeur était la sécheresse qui avait provoqué la dégradation du couvert végétal. Les sols se trouvaient exposés à l'érosion et il fallait proposer des méthodes pratiques qui puissent enrayer cette dégradation. L'agro-écologie a correspondu à cette situation. Tellement bien d'ailleurs que les paysans de base - ceux qui l'ont pratiquée chez eux - l'ont entérinée. Et c'est ainsi qu'elle a pris valeur dans le pays. Ensuite, il a fallu structurer ce travail de façon plus importante. Ce fut la création du premier centre africain d'agro-écologie, à Gorom-Gorom, avec la participation du Point-Mulhouse. C'est à partir de ce centre que nous avons fait valoir sur le plan national et international l'agriculture écologique comme une alternative sérieuse et durable pour les pays en voie de développement.

La Biodynamie a été testée par vos soins. Quelle en a été votre expérience pour les pays du Sud...

Pierre Rabhi :
A la fin d'une conférence à son sujet au Burkina Fasao, j'ai été abordé par un paysan .Je suis allé voir ce paysan. Il a fallu faire pas mal de traduction. Je leur ai parlé de la biodynamie, de cette notion de visible et d'invisible, cette notion de force, de puissance non tangible... Elle est parfaitement entrée dans leur logique et presque dans leurs systèmes cosmologiques et symboliques. L'esprit de nombreux pays intègre l'idée que le visible n'est pas la seule expression du réel. Le réel s'exprime sur plusieurs plans, visibles et invisibles. Quelquefois, dans certaines cosmogonies, l'invisible est beaucoup plus pertinent que le tangible... puisque la réalité concrète est le reflet de ce qui se passe dans l'ailleurs, dans une autre dimension du monde. Voici l'approche la plus générale par laquelle cette connaissance était intégrée. Mais comment passer à l'application ? Elle était très difficile. Si on voulait utiliser des préparations biodynamiques, il fallait les faire venir du Nord. Car il n'y avait pas de travaux sur les équivalences pour l'Afrique. Selon les recommandations mêmes de Rudolf Steiner, il faut trouver les moyens de produire des préparations à partir des substances locales et non pas basées sur l'importation. De plus, il faut entrer dans les cycles assez complexes à usage biodynamistes. Après quelques expériences, l'urgence nous a poussée à essayer le plus vite possible de proposer des méthodes plus simples basées sur le compostage et la fermentation des matières organiques.

Le mode de production de l'humus était élaboré à partir d'un protocole défini et expérimenté à partir duquel nous pouvions enseigner l'agriculture biologique...

Les expériences concluantes amènent-elles les paysans à communiquer leurs résultats de façon spontanée ?

Pierre Rabhi :
Bien sûr ! Surtout dans les régions où la propre survie du paysan ne dépend d'aucun secours extérieur ni d'aucun Etat providentiel mais de la terre seule. Là existe une vraie relation ombilicale avec sa terre. La notion de terre mère prend alors toute sa force. Le paysan dépendant de sa terre, issu de la terre et lui devant sa survie, a une attention extrême et une écoute très active pour tout ce qui peut améliorer sa situation et sa pratique. L'expérience avec les paysans dits "illettrés" a été extrêmement intéressante car ils disposent d'une écoute profonde et d'une mémoire presque sans faille, une mémoire prodigieuse comme j'ai pu le constater à maintes reprises. Pour la transmission du savoir et du savoir-faire, notre pédagogie ne s'inspire pas d'académisme scolaire. Nous devons être capables de proposer une maïeutique permettant au paysan de trouver ses propres points de repères et d'expérimenter la pertinence qui lui est proposée pour améliorer sa situation. La communication des savoir est une évidence dans un monde paysan très resserré par un voisinage où chacun existe au vu et au su de tous. L'exemplarité est directe.

S'il voit son ami ou son parent réussir, le paysan, vigilant, va tout de suite s'informer. Il y a la plupart du temps une forme spontanée et généreuse de transmission des savoir et des savoir-faire. Je n'ai pas constaté de capitalisation du savoir, d'un secret sur le savoir. Il y a bien au contraire une divulgation quasi instinctive de la connaissance. Elle fait partie intégrante du code social. Elle est vitale.

Si vous aviez un message sous forme de synthèse à adresser au Parlement européen pour le mettre face à l'urgence d'une politique écologique des sols, quel serait-il ?

Pierre Rabhi :
Je m'interroge tout d'abord sur l'écoute des personnes concernées, ceux qui détiennent un pouvoir suffisant pour infléchir le mode général. Je ne suis pas toujours très sûr que certains discours soient directement compréhensibles pour certains technocrates, pour des gens dont le mental est façonné de telle façon qu'il est réceptif à certains codes, mais pas à d'autres. Ceci dit, il faut trouver les humains là où ils sont. Ceux qui écoutent. Ceux qui sont vraiment préoccupés. Ceux qui s'interrogent. Ceux qui doutent. Ceux-là sont accessibles à une sorte de discours qui remet finalement en cause pratiquement l'ensemble de la vision du monde, de la société et de l'histoire. Pour ceux qui sont emmurés dans des certitudes absolues et des amidonnages de principes, "comprendre" devient impossible. Ceux qui ont une écoute profonde peuvent facilement comprendre qu'on ne peut pas continuer à traiter la terre et les sols tel que c'est fait aujourd'hui sur l'ensemble des continents : produire en dégradant, produire en détruisant, avoir une vision de la terre comme un gisement et non comme une énergie renouvelable que l'on peut parfaitement entretenir et régénérer pour notre bienfait et celui des générations futures. Il faut que la vision totale change. Je ne suis pas du tout sûr que cette vision puisse changer tant que les humains seront prisonniers du modèle de croissance économique qui n'arrête pas de confondre le développement réel qui, lui, implique l'humain ET la nature. Mais revenons à votre question...

Que dirais-je aux députés du Parlement européen ? Je leur dirais que la planète est en feu et que l'urgence est à la sauvegarde du patrimoine nourricier. Ce capital qui part obligatoirement du sol est en train de se dégrader chaque jour tandis que l'humanité augmente. Nos capacités à assumer cette situation s'amenuisent. On imagine bien que cette distorsion ne peut aboutir à échéance moyenne qu'à se démultiplier dans d'autres distorsions fantastiques. L'une des grandes ruptures en émergence est au niveau de l'alimentation humaine, de plus en plus mobilisée dans des systèmes qui dégradent en ne produisant que de l'argent, sans aucune autre préoccupation.

Si l'Europe décidait d'une politique Bio tous azimuts chez elle et d'une aide scientifique et pédagogique dans les pays du Sud, que se passerait-il en Afrique ?

Pierre Rabhi :
Je pense que les effets seraient positifs. Si on décide une politique Bio, cela veut dire qu'on a compris la nécessité d'avoir des actions qui se prolongent et qui durent. Mais est-ce qu'une politique "Bio" suffit... si les mentalités ne changent pas ? On peut parfaitement avoir un univers totalement "Bio" mais pas pour autant une humanité différente, changée en profondeur. C'est à dire l'homme qui accepte de s'auto-limiter.

L'homme qui accepte une forme de sobriété, avec le confort qu'il y a dans cette sobriété. L'humain qui accepte de ne pas nuire directement ou indirectement aux autres.

L'Europe pourrait être toute en Bio, cela ne voudrait pas dire qu'elle est humanisée. On le voit très bien. On peut très bien être agriculteur biologique et exploiter son voisin. On peut parfaitement faire de l'agriculture biologique sur des milliers d'hectares. Cela veut dire qu'on ne supprime pas en soi cette notion d'accaparement, cette notion du "toujours plus", de ce que j'appellerai un peu cette frustration programmée. Nous avons à changer non seulement l'agriculture mais aussi les mentalités. Nous avons à accompagner nos actes d'une éthique profonde. A partir du moment où l'Europe se fait du bien, change, c'est l'humanité toute entière qui change et cela ne peut avoir que des répercussions positives sur l'ensemble de la planète... Partout où un être humain change, il induit le changement de la société car chacun de nous est la société. La société est chacun de nous. L'agriculture a directement affaire à la terre nourricière et la terre nourricière est harassée par des pratiques qui la détruisent un peu plus chaque année. Respecter, aimer et soigner la terre qui nous nourrit relève d'une évidence vitale sans laquelle il n'y a que dégénérescence et la mort à court, moyen et long terme. En aidant l'Afrique à s'en sortir, les Européens travaillent à leur propre devenir.

Si l'Afrique passait elle-même massivement à la Bio (soutenue par l'ONU ?) que se passerait-il dans les pays du Maghreb ?

Pierre Rabhi :
Je pense que l'Afrique est peut-être à percevoir dans sa totalité. A partir du moment où l'on pose des questions sur la nature des sols et des populations, la problématique est un peu commune avec des variantes.

Pour ce qui nous concerne, nous sommes déjà engagés au niveau du CIEPAD dans les pays du Maghreb, en Algérie et en Tunisie, avec un programme assez important après qu'en Afrique sahélienne l'agriculture biologique ait évolué et continue d'être intégrée petit à petit. C'est ce qui nous met en position de dire aujourd'hui que l'agriculture biologique pourrait se répandre à condition de sortir des expérimentations fondées sur l'engagement unique des personnes, comme nous l'avons fait, pour passer à quelque chose qui soit créé dans une optique beaucoup plus large, d'ampleur nationale.

Je suis totalement persuadé que l'agriculture biologique est une des grandes solutions pour l'Afrique dans sa totalité, avec sa notion de régénération de l'environnement. L'Afrique dispose de ressources métaboliques fantastiques. Les populations qui viennent s'entasser dans les villes pourraient reprendre en compte des territoires, des terroirs, avec une politique qui mobilise les bras, l'intelligence, la sensibilité, et qui est en même temps fondée sur une gestion extrêmement délicate - délicate pris non pas dans son sens de fragile mais dans le sens de beauté, de complexité - d'un système vivrier.

Je crois que la Maghreb n'aura pas d'issue non plus sans cette voie. Comme l'Europe.

L'agriculture écologique devra se généraliser à l'échelle planétaire. Pourquoi ? Simplement parce qu'elle est censée. Equilibrée. Parce que c'est une proposition intelligente et scientifique. C'est une science beaucoup plus objective que ne l'a prétendu être la science agronomique fondée sur les restitutions minérales. Ce sont les méthodes de demain. Il y va de notre survie. Je le vois bien au Maghreb. Il y a un mouvement de destruction en marche qui est redoutable. Au bout de cette dérive, il n'existera que des solutions de type agro-écologique.

Avec Edgar Pisani, nous estimons que l'agriculture biologique généralisée sur l'ensemble de la planète peut prendre en charge le doublement de la population mondiale actuelle, prévu pour la fin du XXIème siècle.

Par quoi passez-vous au Maghreb pour développer l'agriculture biologique ?

Pierre Rabhi :
Nous avons toujours commencé par la prise de conscience. Nous fondons tout sur l'être humain. Sur sa réflexion et sa prise de conscience. C'est le premier maillon sans lequel le reste ne marche pas. Nous avons à ce niveau-là une certaine pratique, une certaine reconnaissance, une certaine crédibilité. Pourquoi ? Parce qu'elle est fondée sur l'attention profonde à l'égard de l'être humain. Essayer de percevoir ses interrogations. Mettre nos interrogations en commun et à partir de là faire surgir quelque chose qui soit une réponse satisfaisante. En sortant des particularismes. En aboutissant petit à petit à travers cette interrogation, à ce que l'on pourrait appeler une interrogation fondamentale et universelle.

Les êtres humains sont divers mais ils sont UN. Ils sont dans l'unité et la diversité. Leur diversité détermine leur culture et leurs conditionnements malheureusement aussi. Mais leur unité est bien ce qui détermine leur universalité. Tant qu'on n'a pas touché au problème de l'universalité moi, homme, blanc, jaune, noir ou rouge de telle ou telle culture, je suis identique à tous les autres. La nature est égale à elle-même mais elle est également très diverse et complexe. Tant que nous n'avons pas mis le doigt sur ce fondement-là, je crois que le reste à du mal à suivre. Les restes ce sont les outils : l'alphabétisation, la formation... Ce sont les outils à partir desquels le consensus et la reconnaissance mutuelle nés par la prise de conscience permettent d'évoluer vers la mise en oeuvre de quelque chose qui concerne la survie des communautés particulières mais aussi de la communauté humaine dans son ensemble. Nous l'avons fait en Algérie, en Palestine, en Afrique noire, en Tunisie, avec le programme récent qui se met en route pour la réhabilitation écologique et économique d'une oasis. Nous pensons que c'est à partir de cette prise de conscience que l'on peut créer des synergies fondées sur la conviction et non plus seulement sur la base de transferts technologiques partiels qui ne marchent pas toujours, parce qu'inadaptés.

Votre double appartenance aux traditions chrétienne et musulmane fait de vous un médiateur de choix entre ces deux cultures souvent en conflit. Lorsque vous êtes dans cette situation de médiateur, quels sont de part et d'autre les principaux obstacles que vous rencontrez ? Et les points forts ?

Pierre Rabhi :
Je ne sais pas si je suis un médiateur de choix. Tout simplement l'histoire m'a fabriqué d'une certaine façon. Appelons cela le destin.

Appelons cela comme l'on voudra. Je suis effectivement pétri de deux cultures, de deux valeurs traditionnelles, christianisme et Islam, faits de tradition et de modernité. C'est à la fois une chance et une malchance. Ce n'est pas gratuit. C'est source d'interrogations encore beaucoup plus violentes sur l'identité et toutes ces choses banalisées mais qui font en fait la réalité de la vie quotidienne. La malchance a bien sûr été le tiraillement, cette souffrance, cette difficulté à se comprendre soi-même, à ne plus savoir, pris dans des contradictions culturelles que j'appelle plus volontiers des conditionnements différents, des antagonismes, entre le marteau et l'enclume. La chance c'est que cela nous force à la synthèse.

Nous devenons lieux de synthèses même si c'est douloureux et brûlant. Pour ce qui me concerne, je me suis sorti de cette problématique de double appartenance par l'idée d'universalité. Elle est pour moi l'évidence même. Les particularismes divisent. Se définir par sa religion, sa race ou sa culture aboutit à s'exclure de facto du contexte général du monde. Il faut maintenant aboutir à cette universalité. Les obstacles ? Ils sont toujours dans la conscience des êtres. Nous pouvons avoir une vision négative des autres. Nous pouvons tout aussi bien cultiver la vision bienveillante, sans le regard à priori critique ou comparatif qui génère ces scissions et ces divisions. Il faut peut-être apprendre à porter un regard beaucoup plus compréhensif. Cela implique bien évidemment une évolution individuelle. Ce n'est pas parce qu'on fait de la Bio qu'on est autre. On est autre dans la mesure où dans le secret du coeur on a la détermination, la vigilance et on a le désir du changement profond. A partir du moment où l'être humain se prend en charge et prend en charge son changement et que ce changement est positif et bienveillant, les obstacles disparaissent. Et les obstacles sont malheureusement partout. La lecture des événements planétaires le confirme.

Quels sont les points d'harmonie que vous voyez, que vous vivez, au-delà des différences entre les traditions en matière de conscience agricole ?

Pierre Rabhi :
L'histoire humaine peut avoir des digressions, des dérives. l'histoire générale de l'humanité est violente et sanglante, pleine de variables et d'éléments aléatoires, d'éléments de confusion qui sont issus des tourments de l'esprit humain. La nature est un lieu de permanence, de continuité. disons de vérité. Elle est égale à elle-même.

La nature essaye de maintenir coûte que coûte la logique qui la détermine : la force de vie. Ces forces de vie sont évidentes. Il suffit de voir comment elle est capable de reprendre ses droits. Elle se manifeste à nous de temps en temps, histoire de nous rappeler que nous ne sommes ni des dieux, ni les maîtres. Elle est en même temps le dénominateur commun, la maîtresse, l'enseignante, le principe vers lequel l'humanité aura à se retourner, là où elle est. Car la nature est unique et diversité.

Peut-être qu'à partir de ce fondement là il pourrait y avoir une mutation fantastique dont profiterait l'ensemble du monde agricole. Il faut apprendre à parler de la terre-mère, de la terre nourricière. Ces termes-là ne doivent plus nous faire peur. Ils sont les signes à la fois de la tendresse et de l'humilité. Quand cette humilité existe, elle dévoile l'évidence. La terre est mère. Les "sauvages" le disent avec une telle simplicité que cette vérité résonne de façon extraordinaire. Cartésiens pétris de fausse pudeur et de prétentions scientifiques, nous sommes empêchés d'avoir des mots très simples qui ont des répercussions très fortes sur notre conscience. La terre est nourricière. L'agriculture est une convention que nous avons avec cette terre nourricière. Cette convention doit être faite de tendresse, de compréhension, d'humilité.

Si vous aviez 15 minutes d'entretien pour convaincre M. Boutros Boutros Ghali, en tant que Secrétaire Général de l'Organisation des Nations Unies, de la nécessité d'une politique de soutien mondial de l'agriculture biologique, que lui diriez-vous ?

Pierre Rabhi :
J'avoue que je ne sais pas. L'ONU c'est quoi ? Je la ressens à tort ou à raison comme une immense organisation de l'hypocrisie, totalement arbitraire entre les mains des puissances qui la détermine. Je l'ai vécu douloureusement au moment de la Guerre du Golfe. Je n'ai pas suffisamment confiance, ni dans l'ONU, ni dans la capacité d'un être humain aussi honnête soit-il à infléchir des systèmes aussi gigantesque.

Et à Bill Clinton ?

Pierre Rabhi :
J'ai lu un peu la biographie de ce monsieur où l'on signalait que tout enfant déjà il rêvait d'être Président des Etats-Unis. Il l'a fait. Donc il est au bout de son ambition. Son ego doit être très content. Qu'est-ce que c'est qu'un Président des Etats-Unis ? Si ce n'est quelqu'un que les lobbies économiques soutiennent et désignent pour leur servir de paravent, de porte-parole, pour entériner ce qu'ils sont. Est-il libre ?? Je ne le crois pas. Je crois que ce monsieur est complètement piégé par son ego et ils sont en même temps les instruments d'un système qui les détermine entièrement et dont ils assument la règle du jeu comme ils peuvent.

Peuvent-ils associer éthique et politique ? Je ne suis pas sûr que dans un monde comme le nôtre, régi finalement par le pire, on puisse faire cheminer politique et éthique de la façon la plus rigoureuse. Je pense que tous ces gens-là sont piégés par leur goût du pouvoir dans un système qui ne laisse qu'une marge de manoeuvre très faible.

Je dirais à Monsieur Clinton : Dans le secret de votre conscience, essayez d'avoir les yeux en face des trous et tentez la cohérence. Autant que vous pourrez. Faites qu'une nation puissante ne puisse pas déterminer les autres nations sur la base de cette violence et de cette capacité de les foudroyer. Et puis surtout, si vous voyez que vous ne pouvez pas tenter cette cohérence, si vous êtes honnête, quittez le pouvoir;

Quelles sont vos réflexions sur le chômage actuel ?

Pierre Rabhi :
Le chômage actuel est l'un des symptômes de la pathologie générale du modèle dominant fondé sur la croissance économique. Il est dramatique pour ceux qui le subissent et un appel à affranchir la vie et les vivants que nous sommes de l'idéologie monétariste, compétitive et marchande. Il nous invite à substituer au PNB (Produit National Brut), le BIG (Bien-être Individuel Garanti).

L'instauration du patriarcat coïncide avec la naissance de l'agriculture. La nouvelle vision proposée par l'agriculture biologique n'est-elle pas aussi selon vous une nouvelle approche des rapports entre les femmes et les hommes.

Pierre Rabhi :
Le rapport femme-homme n'a jamais cessé d'être ambigu depuis les origines. Je pense que le monothéisme inspiré du patriarcat, d'un dieu masculin, est une première dérive. Pourquoi le dieu ne serait-il que masculin ? Aucun de nous ne peut entrer en existence s'il n'est issu du principe féminin et masculin. Ce sont les deux qui sont les fondements de la vie. Pourquoi n'avoir fait qu'un dieu masculin ? Même si d'aucuns pensent que nous avons mal interprété les choses, quand je lis la Bible je vois que l'humanité aurait joui d'un paradis extraordinaire et qu'à cause d'une transgression Adam a été créé et qu'Eve est issue de sa côte... La transgression majeure nous la devons à Eve qui a mangé la pomme. Nous lui devons... tous nos ennuis ! Chassés du paradis, nous devons gagner notre vie à la sueur de notre front et entrer en pénitence terrestre. Pourquoi devrions-nous cela de la femme ? L'humanité a à se psychanalyser sur cette question de façon très profonde. Pourquoi la femme est exclue de la prêtrise ? Est-ce que ce n'est pas un compte à régler avec la déesse mère ? Est-ce que c'est cette accointance de la femme avec les cycles, avec le sang menstruel qui en a fait l'être impur de nombreuses traditions ? N'est-ce pas à revoir ? La menstrue et le sang peuvent être vus comme siège de la vie. Tout cela est extrêmement ambigu. L'exercice de la force musculaire, la subordination de la femme à cette force issue de l'égoïsme et du manque de tendresse de l'homme a généré ce problème que nous n'avons pas résolu. Au moment de la Révolution Française, il y a eu la Déclaration universelle des droits de l'homme. On s'est aperçu que la femme n'y figurait pas. Il lui a fallu attendre 150 ans pour obtenir le droit de vote. La Suisse, pays démocratique, n'a donné ce droit de vote que très récemment aux femmes. Nous ne sommes pas sortis de cette ambiguïté.

Je suis de ceux qui sont persuadés que le mental masculin fonctionne d'une manière totalement militaire. L'homme a ce goût du pouvoir et de la puissance qu'il a banalisé dans un sens et exalté dans l'autre. Il n'y a qu'à lire les contes et les récits historiques où, au lieu de dire on lit . Au lieu de dire, dit . On ne dit pas qu'il est pervers, qu'il a accaparé les biens des autres ni qu'il les a volés. Non. On lui met une couronne d'or et on l'exalte. C'est toute la perversion d'une humanité qui en est encore au stade mental de la préhistoire qui s'exprime dans ces façons de fabriquer des imageries.

Je pense que le futur ne pourra pas vraiment être sans la tendresse donnée à la femme par l'homme. Ceci dit, elle-même a à résoudre ses propres faiblesses et ambiguïtés. Elle doit comprendre. Elle doit être femme. Elle ne doit pas contribuer à perpétuer un mode banalisé de comportement social pervers à travers l'éducation de ses enfants. Je crois que nous sommes au coeur d'un des grands problèmes. Je crois que le jour où l'on se sera dépouillé pour de bon de toutes ces ambiguïtés et qu'on aura le courage d'appeler les choses par leur nom, les choses pourront changer. Quand je suis soldat et que je tue, je suis un assassin. C'est tout simple, j'as-sas-si-ne. Il faut que l'humanité revoit son lexique et mette en face des mots une réalité.

L'un des fondements du changement est la femme. Je l'ai vérifié un peu partout dans ma pratique personnelle. Notamment en Afrique sahélienne où les conditions sont telles qu'on se rend compte des ressources incroyables dont disposent les femmes pour faire face aux défaillances. C'est ma conviction la plus profonde. Cela résonne au plus profond de moi-même.

Nous avons besoin, nos sociétés ont vraiment besoin d'une véritable tendresse qui n'a pas recours à la force du pouvoir mais qui a recours à la force de la tendresse.

Ce que vous aimeriez dire en conclusion à ces questions ?
Pierre Rabhi :
Il est urgent de sortir de la phase de l'hominisation (peur, brutalité, instinct de domination et de pouvoir) pour l'humanisation : éthique, paix, sobriété, bienveillance, beauté.