Rencontrons le Professeur
Robert NEGRE






La donne médicale fait partie de l'argumentaire premier en faveur des produits issus de l'agriculture biologique et biodynamique. Les travaux de Claude Aubert, Ingénieur Agronome, fondateur de la revue "Quatre Saisons" consacrée au jardinage biologique, avaient déjà établi il y a vingt ans un bilan qui n'a guère bougé en exactitude. Preuve en est la convergence avec le récent ouvrage du professeur Robert NEGRE (Faculté des Sciences et Techniques AIX-MARSEILLE III, membre de "Biological International Union", "Alimentation - risque majeur", publié aux prestigieuses éditions scientifiques "Ellipse". Il signe par ce travail d'écologie systémique le seul ouvrage d'ensemble analysant l'alimentation depuis sa production par l'agriculture jusqu'aux conséquences de celle-ci par la santé de l'individu, pour l'économie aux divers plans local, régional, national et même international. L'alimentation est présentée ici à travers l'eau et les minéraux, les vitamines, les protéines, les glucides et les lipides qui entrent dans la composition de notre corps et nous donne l'énergie physique...

Professeur Robert Nègre, la méthode écologique réunit tous les termes de la vie alimentaire dans une unité dont vous rendez compte. Face à l'agro-alimentaire et l'agrochimie, vous concluez à la responsabilité du consommateur dans la politique globale de l'alimentation et de la production. Pouvez-vous vous en expliquer ?

Professeur Robert NEGRE : En effet, dans l'ensemble, nous consommons trop, et mal. Trop de calories avec trop d'aliments carencés en vitamines et éléments minéraux essentiels.

En ce qui concerne l'alimentation provenant de l'agriculture artificialisée, celle que pratique la majorité des agriculteurs non "Bio" le français moyen consomme chaque année 1, 5 kilogramme de produits chimiques, colorants, résidus d'engrais et de pesticides, comme l'Inra l'atteste lui-même. Le lait de consommation courante contient des doses variables de résidus d'herbicides et pesticides organochlorés (aldrine, dieldrine, hexachlorobenzène, HCH, heptachlore, lindane) ou organophosphorés. En ce qui concerne la filière viande, les graisses animales contiennent des acides gras saturés, libres ou estérifiant le cholestérol lourd et des résidus phytosanitaires utilisés pour l'entretien chimique des prairies. La majorité des foies gras, des oies et canards gavés au grain de nos marchés contiennent des teneurs élevées en produits phytosanitaires, toxiques pour nous. Glissons sur les oeufs "en batterie" et le poisson, pour rappeler que la presque totalité des fruits et des légumes renferment des résidus d'herbicides et pesticides auxquels s'ajoutent beaucoup de nitrates industriels ; les céréales sont carencées en oligo-éléments, y compris le précieux manganèse, le magnésium et le sélénium anti-cancer.

Les conséquences des carences métalliques et vitaminiques pour le consommateur sont à la mesure de leur importance : sang, squelette, phanères, vaisseaux, foie, atonie des fibres nerveuses et musculaires, spasmophilie, renouvellement des cellules épithéliales. Tout dysfonctionne. Et des excès naissent les mécanismes carcinogénétiques et les troubles cardio-vasculaires. Les molécules de synthèse passent à travers la plupart des barrières immunitaires et attaquent les membranes biologiques ; certains de leurs constituants peuvent altérer les codes génétiques, jusqu'à la dégénérescence cancéreuse. Substances visées ? La base de l'alimentation industrielle. Tout. Oui, le consommateur pèse de tout son poids sur la politique générale du système alimentaire s'il décide de consommer des produits issus de l'agriculture biologique.

Alors que faire ?

R. Nègre : J'allais y venir. Que les grands ténors industriels, médecins, politiques, scientifiques du système de consommation l'acceptent ou non, il est prouvé que presque tous les produits de base de l'alimentation sont plus ou moins toxifiés par la transformation.

Il est donc nécessaire de se nourrir en excluant de son alimentation tout résidu de produits toxiques, du moins ceux que nous pouvons éviter, c'est-à-dire les chimiques de synthèse (engrais, herbicides, pesticides auxquels l'agriculteur a recours, colorants ou additifs utilisés par le transformateur et le conserveur). La seule façon rationnelle de s'alimenter est, en outre, de s'approvisionner journellement en acides aminés, acides gras, vitamines, minéraux tous essentiels et que seuls les produits de l'agriculture biologique nous apportent.

Comme je le montre dans le numéro d'avril 93 de la revue médicale BIO-ORDONNANCE cet approvisionnement journalier en minéraux

-poussières d'étoiles (suivant l'heureuse expression de notre grand astrophysicien Hubert Reeves) biologisés par les végétaux "Bio" est, en outre, la voie la plus rationnelle pour nous conserver, ou nous restituer, notre immunité" naturelle. C'est que tous les oligo-éléments jouent un triple rôle :

En consommant biologique, l'individu protège sa propre santé ET pèse sur tout le système. En exigeant des commerçants des produits "Bio", il les exige aussi des producteurs (qui ne doivent utiliser que des engrais "Bio" et des auxiliaires "Bio") et des transformateurs et conserveurs (qui ne doivent employer que des procédés "Bio"). Tout le système social, y compris la revitalisation des campagnes est concerné par cette prise de position réfléchie et critique. La cohérence de cette position peut aller très loin, jusqu'à mettre en question non seulement le système de consommation où la publicité transforme le consommateur en outil de production, en mouton-moteur de profit financier, mais aussi le système entier des relations internationales.

Vous affirmez donc qu'à chacune de nos bouchées nous avons le pouvoir d'agir sur le système planétaire. Pouvez-vous préciser quelques aspects de cette influence?

R. Nègre : En effet, l'analyse systémique montre que le consommateur en faisant respecter ses exigences peut changer la politique alimentaire, par les phénomènes de marché. Il peut par exemple réduire le cheptel producteur de viande au profit de l'environnement et de la qualité. Que fera-t-il du boeuf industriel s'il en connaît la mauvaise qualité et la pernicieuse filière ? Le français consomme 96 kg de boeuf par an en 1985, contre 70 kg en 1970 et 50 en 1965. En suivant le système du boeuf, on s'aperçoit qu'actuellement il implique la concentration en grosses unités de production, abandonnant les espèces les plus rustiques, et provoquent la déprise pastorale des zones naturelles de production. On produit le boeuf en 8-12 mois, au lieu des 24 ou 36 nécessaires pour le "boeuf campagnarde". Généralement, l'alimentation herbagère de base est complémentée par des ingrédients fournis sous forme de tourteaux de graines et de farine (de poisson par exemple). Il s'y ajoute des produits sanitaires tels des antibiotiques qui touchent la flore intestinale et altèrent plus ou moins la digestion de l'animal.

Les usines de tourteaux triturent les résidus produits par les huileries traitant les oléagineux d'importation comme l'arachide, le soja ou le manioc. Ce qui n'est pas sans répercussions sur les habitants des pays producteurs. Comparons leur situation avec celle de la France. La France produisait en 1989 plus de 130% de ses besoins annuels de toute nature. Les entrepôts de la CEE regorgeaient de carcasses animales ayant largement dépassé les dix ans d'âge et dont la seule utilisation sanitaire correcte est ... la destruction. Au regard de ces faits, il peut paraître curieux que nous importions, et de la viande congelée et de la viande en conserve, mais la logique actuelle des relations internationales impose cette pratique. Un tel système nécessite évidemment le recours à la sphère internationale. L'arachide est produite au Sénégal, le manioc en Thaïlande, le soja essentiellement au Brésil et aux USA.

Au Brésil, il y a 38 millions de sous-alimentés. On y a compté 10 000 enfants morts de faim chaque année entre 1975 et 1980. La production de soja a augmenté de 400% entre 1977 et 1980. La collecte, le traitement et l'acheminement vers l'Europe sont assurés par les trois groupes Clayton, Unilever et Dreyfus - qui réalisent 100 milliards de chiffre d'affaires, à 3, dans le commerce des protéagineux, des céréales, la trituration et l'agro-alimentaire. En Thaïlande, 50 000 enfants sont morts de faim chaque année, pour une population de 5, 1 millions d'habitants. Le manioc représente 90% de la production exportée, soit 95% du marché mondial. 50% des bénéfices vont à l'armée, 8% aux agriculteurs. Les grands propriétaires fonciers laissent stagner les disponibilités locales en protéines. Au Sénégal, 65 536 enfants sont morts par an, entre 1980 et 1985, pour 4, 5 millions d'habitants. La production industrielle d'arachide est le fait de l'ONACAD, organisme d'état, qui regroupe peu ou prou toute la production du pays. L'agriculture intensive d'exportation a fait disparaître les cultures familiales et vivrières, et baisser la ration de protéine de 18, 7 à 16, 9 g/jour/habitant, entre 1969 et 1981. Ainsi, en suivant le boeuf, on s'aperçoit que le marché industriel nécessite une grande consommation de farine de poisson. 60% sont importées du Chili, du Pérou, de l'Equateur et de Thaïlande, du Japon. Chili où l'on ne mange que 6 kg de poisson par an (contre 33 kg pour l'occidental) et où sont morts 48 000 enfants par an sur 11, 3 millions d'habitants, de 1980 à 1985. Enfin, un autre exemple, caricatural ... mais vrai. Les industriels du sucre, cause des caries, sont aussi industriels du fluor, qui soigne, dit-on la carie ; ils assurent ainsi la prospérité économique du secteur dentaire. L'alimentation est étroitement liée à la médecine, à la science et à l'agriculture, à l'économie ... mondiale. Soyons clairs, la seule agriculture qui nourrisse réellement est l'agriculture biologique. Elle seule est porteuse de vie et d'équilibre économique ... et écologique. Si nous ne réussissons pas à faire entendre son message par les politiques et les décideurs de tous niveaux à très bref délai, alors l'éco-anthroposphère, livrée à l'inconscience du plus grand nombre, disparaîtra.

Quels sont les critères les plus précis qui caractérisent sa qualité alimentaire ?

R. Nègre : La majorité des produits conventionnels sont fortement carencés en oligo-éléments, sont gorgés d'eau et renferment des résidus toxiques contre seulement 2% en agriculture biologique. Les végétaux biologiques sont généralement moins riches en eau, n'ont pas de résidus toxiques et contiennent les protéines, le potassium, le magnésium, le sodium, le fer, le sélénium, les vitamines qui font défaut au produit gonflé au chimique. Par ailleurs, aucun label de qualité d'élevage ne peut rivaliser avec les produits de l'élevage biologique. Et ne confondons pas "biologique" avec diététique, naturel ou de régime ! Ces derniers termes recouvrent la plupart du temps des produits issus de l'agro-alimentaire sans qu'ils ne soient pour autant biologiques. Sont biologiques les produits qui portent le label Agriculture Biologique suivi d'une des mentions reconnues par la Commission Nationale compétente et portant l'indication de l'organisme certificateur. La mention "garanti de culture biologique" non suivie de l'indication d'un label précis est sans signification aucune. Quant à la mention biologique ou "Bio", elle ne reflète aucune réalité de fond, les produits qu'elle qualifie contenant souvent des résidus ou même des ingrédients toxiques, du fait de la pollution générale. Ces faits compris, le consommateur qui s'alimente "Bio" est dans une démarche commune avec celle du producteur biologique.

C'est à cet endroit qu'intervient le médiateur qu'est le scientifique ?

R. Nègre : Oui. Avec des gestes aussi essentiels que ceux des médecins généralistes qui conseillent de consommer les produits issus de l'agriculture biologique. Ce n'est pas parce que les combinaisons financières constituent une bonne partie de notre journal quotidien, parce que les "lobbies" économiques imposent leurs "diktats" à la vie des populations, parce qu'au fond de l'homme l'attrait de "l'avoir" et du "pouvoir" est souvent plus fort que l'appel à "l'être", ce n'est pas pour cela que le scientifique, à la fois conscient de ces contraintes et libre ne doit pas affirmer la voie.

S'il est utopiste d'espérer que le système alimentaire productiviste asservi et porteur de risque majeur cède en un jour la place à un système alimentaire "biologique" salvateur, rien n'interdit aux partisans de ce dernier - paysans, consommateurs et producteurs, commerçants et transformateurs, économistes et banquiers, enseignants et médecins, intellectuels et praticiens, législateurs et syndicalistes - de travailler sans relâche et par tous les moyens à sa mise en place.