En Annexe de cet Entretien,
Un texte de Pierre Rabhi.
Agro-Ecologie et
Sécurité Alimentaire des Populations






Dominée et gérée par les seules lois du marché, de la concentration et du profit, une crise mondiale de l'alimentation n'est pas plus improbable que la crise industrielle ou la récession économique.

La guerre alimentaire est une réalité qui évolue sournoisement, provoquant pénuries, famines et déséquilibre alimentaire sur une planète dont les ressources, gérées avec économie et équité, suffiraient aux besoins de tous les humains.

AGRICULTURE et CROISSANCE ECONOMIQUE

Partout dans le monde se pose d'une façon plus ou moins cruciale la question concernant la condition des humains et le sens qu'ils sont les seuls en mesure de donner à leur devenir commun.

La récession économique qui affecte le monde dit développé suscite diverses réactions tribales: nationalisme, compétitivité exacerbée, protectionnisme commercial, etc., tout cela au détriment des territoires que la règle du jeu financier et marchand, les pouvoirs tyranniques corrompus et incohérents appauvrissent d'une façon continue et installent dans des impasses mortelles. Quant à la géopolitique et au nouvel ordre mondial, il faut bien admettre qu'ils sont arbitrairement et hypocritement subordonné aux intérêts des plus puissants et les invocations morales dont ils se réclament ne sont que des travestissements qui cachent mal leur perversion. En réalité, même le clivage qui exprimait naguère une disparité sans équivoque entre nord et sud cède la place l'évolution pernicieuse de l idéologie d'une croissance économique aveugle qui fait des victimes sur tous les points cardinaux.

Selon les indicateurs économiques, 20% d'êtres humains détiennent 82% des richesses mondiales et ces chiffres évoluent par le fait de la logique elle-même vers un club encore plus petit d'hyper-nantis et un accroissement important de misère pour le grand nombre. Sur la planète casino, les jeux financiers et les transactions licites et illicites provoquent par ailleurs séismes et déflagrations et ajoutent à la ruine de l'ensemble du système vivant dont nous sommes l'une des expressions.

L'une des questions brûlantes qui nous préoccupent dans ce chaos concerne l'urgente et indispensable sécurité alimentaire des populations. Cette sécurité ne peut se fonder sur la seule production de denrées, mais également sur la sauvegarde des patrimoines nourriciers menacés de dégradation physique et d'épuisement. En effet, de nombreuses populations ne sont plus en mesure de s'alimenter de façon autonome. Elles dépendent des importations monnayables quand elles disposent de ressources financières, ou de secours humanitaires dans les défaillances extrêmes. La seule aide céréalière, selon la F.A.O., est passée de 9.000.000 de tonnes en 1980 à 12.000.000 en 1990 et cette anomalie ne cesse de s'aggraver. Le recours à l'humanitaire traduit d'une façon flagrante la faillite de l'humanisme.

L'expansion industrielle, la croissance économique et leurs corollaires l'exode rural et l'urbanisation, ont induit un mode de gestion de l'alimentation humaine essentiellement fondé sur la concentration. Cette concentration a eu pour effet la désorganisation sur la quasi totalité de la planète des systèmes vivriers traditionnels et autonomes avec rémunération injuste du travail et des produits de l'agriculture, la saturation des marchés locaux par le dumping, des paysans exclus de leurs terres, etc. dans les pratiques agronomiques qui ont prévalu dans les pays industrialisés, pour produire une calorie alimentaire, huit calories énergie sont nécessaires. Ce mode de production est de ce fait le plus dispendieux de l'histoire et par conséquent le moins généralisable. Il a pu être appliqué grâce à une conjonction historique particulière dans laquelle les pays industrialisés pouvaient drainer vers eux de l'énergie et des matières premières à bas prix, notamment des divers territoires coloniaux. Tout cela a été nécessaire pour se conformer à une agronomie industrialisée redéfinie par les restitutions minérales NPK prônées par Monsieur Justus von Liebig, chimiste allemand du 19ème siècle, faisant des engrais minéraux artificiels et solubles la base de la fertilité. On a pu ainsi produire massivement pour compenser les pénuries générées en grande partie par des ruptures d'équilibre telles que l'hypertrophie des cités industrielles au détriment de l'espace rural, les guerres "technologiques" à haut niveau de destruction en général et des paysans en particulier, etc.

Pour ne pas entrer dans des considérations agronomiques fastidieuses, il suffit pour la compréhension de notre propos d'évoquer cinq des principaux piliers sur lesquels repose le système alimentaire des pays riches. Ce système hautement hégémonique révèle d(un façon flagrante l'enjeu guerrier que représente la nourriture, avec la perte de légitimité pour des êtres humains à faible capacité technologique d'assumer, à leur façon et selon leurs moyens, leur survie alimentaire.

Ces piliers sont les suivants :

Ce mode de production, de gestion, puissant en apparence, est en réalité fragile. Il comporte plus de risques qu'on l'imagine en général car ses déterminants ne sont pas maîtrisés par les populations qui en dépendent, mais par des monopoles plus soucieux de profit que de nourrir les humains.

Ce mode s'accompagne d'un bilan écologique négatif sous la forme de "coûts cachés" : dégradation des sols et de l'humus, pollution et épuisement des eaux, atteinte aux environnements naturels et à la santé humaine, perte des espèces et variétés végétales et animales adaptées, disparition des paysans avec leur savoir et leur savoir-faire ancestral. Par ailleurs, la logique spéculative et compétitive qui régit ce mode de production lui dicte de nouvelles dispositions à haut risque, tel que le non-stockage pour des réserves de sécurité et une régulation égocentrée en cas de pénurie. Si l'on ajoute à cela les aléas climatiques : sécheresse, inondation ou autre calamité totalement imprévisible, on peut facilement imaginer les ruptures pouvant aboutir ˆ des disettes ou famines généralisées.

Ce mode de gestion, inféodé à la croissance économique à tout prix, ne peut être confondu avec un quelconque développement humain. Il constitue une menace grave dont il est urgent de se prémunir.

AGRICULTURE ET DEVELOPPEMENT

Tout développement agricole véritable devrait selon nous se traduire par un rapport équilibré et sensible entre les humains et leurs patrimoines nourriciers. Cela implique la mise en valeur des ressources locales : terre, eau, végétaux, animaux, minéraux, ainsi que les savoir et savoir-faire et capacités d'innovation des communautés. Produire et consommer localement devrait être la règle première. Il ne s'agit pas de confinement autarcique mais d'autonomies interconnectées ouvertes sur les échanges et les complémentarités des ressources entre communautés humaines. Ce développement implique une responsabilité morale et éthique des communautés l'égard de ce que la nature leur offre de biens pour leur perpétuation et celle de leur descendance. Il implique la mobilisation la plus large du capital humain appuyé par le capital financier. Il serait irresponsable et dangereusement attardé de ne pas se rendre aux évidences majeures, et continuer à les esquiver avec des sophismes complaisants à l'égard d'un modèle exclusif qui ne cesse de révéler, étendre et confirmer ses ravages. Une des évidences fortes réside dans le fait que la terre, les végétaux, les animaux et les humains sont indéfectiblement liés. Ils sont comme les éléments d'une seule réalité qui ne peut se passer ni d'eau, ni d'air, ni de chaleur, ni de lumière. Le prestige ou l'élévation dans la hiérarchie sociale ne change rien à cette évidence : se nourrir et déféquer est la règle à laquelle nul ne peut échapper. Dans cette liaison vitale, l'impulsion commence avec la terre. Celle-ci représente une sorte d'estomac régit par les lois de la fermentation et de la transformation pour l'élaboration des substances nutritives qu'elle nous transmet à travers les végétaux et les animaux que nous ingérons. La terre requiert de ce fait de la part de l'agriculteur la compréhension du métabolisme qui la gouverne et des pratiques qui l'entretiennent vivante, active et féconde.

Toute action concernant les modes aratoires ou la fertilisation doit prendre en compte les paramètres invariables inscrits dans la dynamique de la vie elle-même. Toute "transgression" comporte à court, moyen ou long terme des conséquences ou "sanctions". On peut même affirmer que les erreurs cumulées dans le temps induisent une dérive sournoise pouvant aboutir peu à peu à des effets destructeurs des espèces et de notre espèce en particulier, car tout ce que la terre nourricière subit, nous le subissons à notre tour par le fait même de la cohésion et de la cohérence qui nous implique.

Ces faits très simples mais irrévocables devraient pouvoir nous aider à mesurer toute la responsabilité de l'agriculture et de l'agriculteur dans la question alimentaire. Durant les décennies de son triomphe absolu, le modèle dominant a fait obstacle à l'évolution d'une pensée agronomique respectueuse des fondements que nous avons évoqués. Il a fallu que les nuisances et d'autres constats négatifs sur l'environnement et la qualité des aliments soient suffisamment évidents pour que la pensée agro-écologique puisse se frayer un chemin à travers la conscience des citoyens. A présent, elle figure en bonne place parmi les alternatives. On peut même dire qu'entre une agriculture conventionnelle plus ou moins en accusation, et les prétentions à résoudre les problèmes alimentaires par les biotechnologies essentiellement inféodées à l'économisme et encore plus concentrationnaires et arbitraires, l'agro-écologie prend du réalisme, de la pertinence, de l'humanisme, car elle rassemble et harmonise les connaissances traditionnelles et les acquis positifs de la modernité. En se fondant sur le respect et la sauvegarde des patrimoines vivants et nourriciers de l'humanité, elle peut sans inconvénient recourir à tous les moyens qu'offre la technologie. Elle est de ce fait l'un des facteurs d'un véritable progrès.

La récession économique et les dispositions sur l'immigration et l'organisation des sociétés civiles qu'elle suggère aux nations développées obligera très probablement les populations au nord comme au sud à repenser les territoires nourriciers. Ces territoires figureront très probablement et en dépit de tout parmi les grands recours dans une conjoncture où les cités urbaines génèrent plus de problèmes qu'elles n'offrent de solutions, où les campagnes deviennent de vastes étendues à l'abandon et les industries des entités pour lesquelles la personne humaine est contingente et remplaçable par des robots.

Une autre évidence s'impose à la saine intelligence : notre planète est limitée et le progrès tel que défini est absolument incompatible avec ses capacités. Mobiliser sans cesse les énergies non renouvelables en démobilisant l'énergie métabolique humaine et animale, continuer à piller les ressources naturelles en ne valorisant pas les énergies renouvelables largement disponibles et à dégrader les systèmes vivants, risque de conduire à une sorte de dépôt de bilan planétaire dont les générations à venir auront à subir toutes les rigueurs. L'exigence de sécurité alimentaire reste liée tout naturellement à l'agriculture. Cependant, cette activité, dans le contexte mondial actuel, ne peut à elle seule rendre compte de la problématique alimentaire. Il faut lui adjoindre les aspects sociaux, économiques, écologiques, éthiques. sans lesquels nous retomberions dans les filets d'un modèle dont les archétypes ne demandent qu'à renaître sous des formes apparemment humanisées mais en réalité tout aussi pernicieuses.

Le retour à un développement authentique exige de passer de la concentration de la production à sa diffusion sur tous les espaces à vocation nourricière, de la monoculture à la polyculture et la diversité la plus large au niveau des espèces locales, de l'exclusion par concentration et sophistication technologique à la participation du plus grand nombre. Du quantitatif au qualitatif. D'une économie spéculative à une économie réelle fondée sur l'effort de tous. D'une nourriture qui transite sans cesse, à une nourriture produite consommée sur les mêmes territoires. Mais, toutes ces dispositions risquent d'être sans effet si les représentations mentales artificielles et les projections oniriques répandues par la modernité marchande à travers médias et publicité ne cèdent pas la place aux valeurs fondées sur des réalités tangibles à la racine de la vie et de la survie.

Rien ne changera vraiment si chaque conscience n'intègre au plus profond la nécessité de passer du toujours plus permanent, générateur d'injustice, et d'accaparement continu sans véritable bien-être, à la satisfaction profonde et tranquille, issue de la sobriété et du partage.

L'éducation pourrait avoir un rôle déterminant en préparant les futurs citoyens à la complémentarité et à la convivialité plutôt qu'à l'individualisme compétitif. C'est alors qu'une approche agricole sensible, respectueuse et responsable comme l'agro-écologie pourrait devenir l'un des moyens dont l'humanité peut disposer pour sa plénitude.

Pour résumer l'approche agro-écologique, on peut dire qu'elle associe le développement agricole et la protection de l'environnement, avec quelques points de référence qui relèvent du faire-valoir et non de l'exploitation.

Ces points sont les suivants :

Le choix judicieux des variétés les mieux adaptées aux divers territoires avec la mise en valeur des espèces traditionnelles maîtrisées et reproductibles par les communautés concernées (animaux et végétaux).

Une gestion de l'eau basée sur son économie et sur son usage optimum.

Le recours à l'énergie la mieux équilibrée, d'origine mécanique ou animale selon les besoins, mais avec le souci d'éviter tout gaspillage ou suréquipement coûteux ou surpuissance destructrice.

Des travaux anti-érosifs de surface (diguettes, microbarrages, digues filtrantes, etc.) pour tirer parti au maximum des eaux pluviales et combattre l'érosion de sols, les inondations et recharger les nappes phréatiques qui entretiennent les puits et les sources.

La constitution de haies vives pour protéger les sols des vents et constituer de petits écosystèmes favorables au développement des plantes cultivées, au bien-être des animaux et au maintien d'une faune et d'une flore auxiliaire utiles.

Le reboisement des surfaces disponibles et dénudées avec diversité des espèces pour les combustibles, la pharmacopée, la nourriture, l'équilibre écologique, la régénération des sols, etc.

La réhabilitation de tout savoir-faire traditionnel conforme à une gestion écologique et économique du milieu.

Ce mode d'intervention global entre dans le cadre d'une mise en valeur des territoires dégradés ou non. Il requiert la formation et le suivi des populations. Il requiert une pédagogie adaptée aux acteurs de terrain dont les paysans illettrés des pays pauvres constituent la grande masse.

Tout cela est possible car cela a été ici ou là démontré.

Cela attend la volonté et la détermination de tous ceux pour qui la survie alimentaire des populations et la survie des patrimoines qui les nourrissent sont les premiers des très graves enjeux auxquels l'humanité doit faire face.