Les Pionniers de l'Investissement Ethique





L'esprit de Réforme du christianisme américain :
Les mouvements religieux furent les premiers à se préoccuper de mettre en cohérence leurs principes et leurs stratégies d'investissement. Parmi les pionniers du XVIIè siècle, les grands agriculteurs-marchands qu'étaient les Quakers refusèrent de profiter des deux marchés les plus rentables de l'époque : la guerre et la vente d'esclaves. En fondant Philadelphie, "La Cité de l'Amour Fraternel", ils affirmaient leur profonde volonté de changement social, évangélisme militant qui leur attira d'ailleurs les persécutions de leurs contemporains.

Le XIXè siècle brilla par l'individualisme matérialiste dont le président Théodore Roosevelt estima qu'il "tendait à se transformer dans la pratique en la parfaite liberté du fort à dépouiller les faibles".

Elu à la fin du XIXè siècle, il ouvrit l'âge dit de la réforme qui perdura jusqu'en 1917, en réaction à l'émergence tumultueuse de la grande industrie américaine. La naissance des grandes compagnies obligea les Etats-Unis à redéfinir ses options sociales et politiques qui sont encore à la base de l'Amérique actuelle. Le début du XXè siècle souvent qualifié d'Age des Croisades vit un soudain retour d'idéalisme moral, de confiance dans les mouvements de masses d'où émanaient des leaders remplis de zèle pour les bonnes causes. En 1908, le Conseil Fédéral des Eglises (Federal Council of Churches of Christ in America) adopta "Le Credo Social des Eglises" qui reste encore une référence pour les investisseurs sociaux quant aux buts à atteindre pour construire une société juste :

Les courants religieux rejoignaient là les courants laïcs progressistes les plus radicaux. Les objectifs touchaient les actes aussi bien personnels que sociaux pour atteindre l'entière cohérence entre l'éthique individuelle et l'action sociale dans une meilleure intégrité personnelle : l'interdiction de l'alcool, du tabac, des hallucinogènes, de la prostitution, des jeux et autres loteries, mais aussi la protection des pauvres, des femmes, des enfants et des ouvriers de l'industrie, le tout débouchant sur la perspective d'une redéfinition des relations entre gouvernants et gouvernés et la clarté de celles des grandes entreprises avec la société. Ce mouvement aux puissantes racines provoqua la naissance de l'investissement socialement responsable.

Si dès le début du siècle, les Anabaptistes et les Quakers veillaient personnellement à ne pas détenir d'actions dans l'alcool il faut attendre la création du premier fonds mutuel socialement responsable à pratiquer cette restriction de manière collective. En 1928, le bien nommé Pioneer Fund de Boston proposait des placements financiers qui excluaient explicitement tout ce qui avait trait à l'alcool, au tabac et à la pornographie. Ne progressant guère entre ascèse personnelle et interdiction, le mouvement va attendre la fin des années 60 pour que l'investissement éthique déploie son horizon au delà de la thématique du péché.

La renaissance de l'investissement responsable dans les années 60

En 1968, après s'être impliqué dans le mouvement des droits civiques, l'Eglise Presbytérienne décidait que 30% de ses fonds seraient investis dans des projets communautaires. Alors que la guerre du Vietnam touchait à sa fin, les mouvements étudiants engagèrent des campagnes pour que les Fondations qui gèrent les Universités se défassent des actions qu'elles détenaient dans les entreprises qui produisaient du napalm, des herbicides comme l'Agent Orange, des armes ou celles qui équipaient l'armée en électronique militaire. Une Eglise, une Fondation, une université peuvent-elles se désintéresser de l'usage qui est fait de leur investissement, la mise au point de nouvelles armes, ou de l'origine de leurs dividendes ?

Le Council on Economic Priorities (CEP) recensa en 1970 dans le livre "L'efficacité dans la mort" les entreprises directement impliquées dans l'effort de guerre. A sa suite, plusieurs équipes entreprirent de recenser les entreprises bénéficiaires de l'effort de guerre, les industriels de l'armement mais aussi les fournisseurs du Pentagone, des constructeurs d'ordinateurs, jusqu'aux entreprises de restauration. La mise au point de critères objectifs (à partir de quel seuil une entreprise doit-elle être considérée comme un fournisseur du Pentagone : 5%, 15%, 50% du chiffre d'affaires ?) et leur mise en œuvre systématique pour évaluer l'activité réelle des entreprises constitue un trait marquant de ce qui deviendra plus tard l'investissement socialement responsable. C'est sur la base de ces listes et des analyses que les Eglises ou des investisseurs individuels purent demander à leur conseiller financier ou à leur banquier d'écarter telle ou telle entreprise de leurs portefeuille d'actions et d'obligations.

En 1972, le Centre d'information sur les entreprises (C.I.C., Corporate Information Center), créé à l'initiative de congrégations religieuses, établissait que dix Eglises protestantes et le Conseil National des Eglises détenaient des parts significatives dans le capital de fabricants d'armes. Les Méthodistes créèrent alors le premier fonds mutuel pacifiste, le Pax World Fund.