1967-1970 : Saul Alinski et Ralph Nader
Mettent la Morale à l'Ordre du Jour
des Assemblées Générales d'Actionnaires






La grande entreprise est une invention américaine et son rôle dans la société est depuis le début du siècle au cœur du débat public. Les termes de ce débat ont évolué, mais oscillent autour de deux questions, celle des finalités et celle du pouvoir : l'entreprise peut-elle s'assigner d'autres objectifs que le profit ? Qui, des managers ou des actionnaires doit diriger l'entreprise ? Les actionnaires ont longtemps sacrifié le contrôle effectif des grandes entreprises à la liquidité de leurs capitaux : ils détiennent des paquets d'action sans posséder les entreprises, les achètent et les vendent au gré des résultats.

Les actionnaires, réduits à un rôle passif depuis les années 30, ne manifestent leur désaccord avec la gestion des dirigeants qu'en vendant leurs parts. S'ils le peuvent. Paradoxalement, la première tentative de restaurer un droit de regard des actionnaires ne provint pas des grandes fortunes privées ou des investisseurs institutionnels mais des milieux les plus radicaux.

En 1967, une petite organisation communautaire du ghetto noir soutenue par des églises, FIGHT, acquit une poignée d'actions de Kodak pour prendre part à l'assemblée générale. L'objectif de son animateur, Saul Alinski, était d'attirer l'attention sur les pratiques salariales et discriminatoires de Kodak dans son usine de Rochester. C'était la première fois que des citoyens organisés demandaient aux actionnaires d'arbitrer un conflit social. FIGHT et Kodak signèrent un accord qui créa un précédent.

En 1970, Project for Corporate Responsability (PCR), animé par l'avocat Ralph Nader soumit l'assemblée générale de General Motors neuf projets de résolutions relatives aux minorités, aux ouvriers et aux droits des consommateurs. A la suite d'un âpre débat, la Securities Exchange Commission (la SEC, l'équivalent de la Commission des Opérations de Bourse) décida que deux d'entre elles pouvaient être soumises au vote. Les résolutions ne recueillirent pas les 3% requis pour être présentées l'année suivante.

Pour Alinski et Ralph Nader, les résolutions d'assemblée d'actionnaires n'étaient qu'un moyen d'attirer l'attention des médias et de l'opinion. Les animateurs de la campagne contre l'apartheid en firent un moyen d'action pour "changer les choses". Les églises américaines et les ordres religieux comprirent la stratégie de Ralph Nader. En 1971, ils créèrent le Centre Interconfessionnel sur la Responsabilité de l'Entreprise (Interfaith Center on Corporate Responsibility - ICCR) qui étudia systématiquement dès 1973 les pratiques des industries américaines en Amérique et dans le monde. Coordonner les initiatives de deux cents églises (congrégations catholiques, Anabaptistes, Episcopaliens, Méthodistes) l'ICCR).

La campagne contre l'apartheid confronta les entreprises à un nouveau type d'interlocuteurs, prêtres et religieuses, porteurs de valeurs étrangères au monde de l'entreprise, tranquilles dans leur conviction et déterminés dans leur action. Les dirigeants des firmes préféraient souvent négocier un compromis avec l'ICCR pour éviter qu'une résolution soit soumise au vote. Selon son directeur, Timothy Smith, "en tant qu'investisseurs, les églises ont le devoir de scruter la ligne des résultats ("bottom line)", puisque ceux ci financent nos retraites et nos activités, mais aussi les, résultats sociaux (social bottom line) : nos valeurs, nous préoccupations sociales et nos traditions religieuses sont présentes dans nos décisions économiques. Cela n'a pas toujours été le cas.

Dans les années 50 et 60, les communautés religieuses étaient schizophrènes. Elles avaient l'éthique dans une poche et le portefeuille d'actions dans l'autre : l'une et l'autre ne se croisaient jamais."

La mobilisation contre l'apartheid en Afrique du Sud a catalysé le mouvement de l'investissement éthique aux Etats-Unis.

En 1968, une pétition de 1200 étudiants de l'Université Cornell demandait au Conseil d'administration de vendre les actions d'entreprises américaines complices de l'apartheid : "l'Université ne peut tirer profit de la dégradation humaine et de la misère inhérentes à ce système criminel". En 1970, l'Église Episcopalienne soumit à l'assemblée générale de General Motors une résolution proposant la cessation de toute activité en Afrique du Sud. Pratiquement toutes les Eglises, Universités, Fondations et fonds de retraite détenaient des actions du constructeur.

L'affaire dépassait General Motors car la plupart des grandes firmes américaines étaient actives à Pretoria. Dans un premier temps, les mouvements noirs et les Eglises ne poursuivaient pas les mêmes objectifs. Pour les uns, il était choquant que des entreprises américaines contribuent directement, au maintien du régime de l'apartheid. Etaient visées en premier lieu les entreprises qui fournissaient des armes, des moyens de transport ou des ordinateurs à l'armée et la police.

Pour d'autres, le problème résultait plutôt de l'implication des entreprises américaines dans le fonctionnement de l'apartheid. Ce qui heurtait, c'était la "moralité" à géométrie variable des firmes.

Comment les entreprises américaines, qui s'interdisaient désormais de pratiquer aux Etats Unis la discrimination raciale pouvaient elles se couler d'aussi bonne grâce dans le moule des lois raciales quand elles opéraient à Pretoria ?

Pourquoi transgressaient-elles là-bas les principes d'égalité raciale qu'elles appliquaient sur le sol américain ? Pour d'autres, enfin, l'enjeu était tout autre : il s'agissait d'asphyxier l'économie sud-africaine afin de convaincre les milieux d'affaires et le gouvernement sud-africain de renoncer au système du "développement séparé".

Le prêtre noir Leon Sullivan joua un rôle clé dans ce débat. Admis au Conseil d'Administration de General Motors, il avait soutenu en 1971 la résolution exigeant le retrait de la firme. En liaison avec l'aile modérée des mouvements noirs, il acquit la conviction que les entreprises américaines pouvaient devenir un "agent de la réforme" en Afrique du Sud.

Plutôt que de se retirer, elles devaient s'imposer un code de bonne conduite. Son argumentation rejoignait celle des entreprises : le retrait ne pouvait que pénaliser la vie quotidienne des noirs. Leon Sullivan élabora en liaison avec les présidents de 12 multinationales six principes, très vite appelés Principes Sullivan.

Ces douze entreprises (bientôt rejointes par cinquante autres) s'engageaient à ne pas pratiquer la ségrégation des races sur le lieu de travail, à refuser toute discrimination en matière de salaires, à mettre en œuvre des programmes de formation pour favoriser l'accession de noirs aux postes d'encadrement, à améliorer les conditions de vie de leurs employés, notamment en matière de logement. La controverse autour de ces principes fut très vive: les Eglises sud-africaines et l'ANC estimaient que les firmes américaines, même quand elles appliquaient les Principes Sullivan, n'en renforçaient pas moins le régime de Pretoria par leur seule présence ou par les impôts qu'elles versaient.

Au début des années 80, le mot d'ordre du retrait pur et simple s'imposa par la fermeture des filiales, la rupture des contrats et la cessation des activités. Sur la base de la résolution de l'Assemblée Générale de l'ONU qui appelait en 1980 les gouvernements à suspendre crédits et investissements, un grand nombre de gouverneurs et de municipalités écartèrent des commandes publiques et des appels d'offres les entreprises présentes en Afrique du Sud et enjoignirent leurs fonds de retraite de céder leurs participations.

L'ICCR tenait à jour une liste des entreprises présentes en Afrique du Sud et en recensait 39 parmi les 50 premières entreprises cotées à Wall Street, 125 entreprises parmi les 500 premières. Ces 125 entreprises représentaient 45% de l'indice S&P 500 en 1985. L'application du critère sud-africain excluait certaines des plus belles valeurs de la bourse et réduisait spectaculairement l'univers des investissements : un fonds de retraite avait-il le droit de "pénaliser" la rentabilité à la prise en compte de critères politiques et moraux. Un grand nombre de fonds de retraite publics, notamment ceux des syndicats d'enseignants et des employés publics de l'état de Californie (TIAA-CREF) et de la ville de New York, cédèrent leurs actions et le firent savoir publiquement. La pression se faisait de plus en plus forte : législation fiscale pénalisante pour les entreprises qui payaient des impôts en Afrique du sud, résolutions appelant au retrait, "désinvestissements" des investisseurs institutionnels.

En 1986, une institution financière de Boston créa l'index "South Africa Free Equity" (Boston SAFE), en fait les 500 firmes retenues par S&P 500 expurgé des firmes présentes en Afrique du Sud, afin d'évaluer les conséquences de cette restriction pour les investisseurs : les performances de l'index SAFE étaient légèrement plus puissants General Electric, Coca Cola, General Motors, Exxon quittèrent l'Afrique du Sud en 1986, IBM, et Kodak en 1987, Merck, Ford, Dow Chemical en 1988, Boeing, Hewlett Packard, Mobil, American Home Products en 1989. Les deux tiers des entreprises américaines présentes en 1984 avaient quitté le pays en 1991. Le montant des capitaux pour lesquels l'Afrique du Sud était un critère de restriction et celui des capitaux "désinvestis" de ces mêmes firmes ont dépassé 600 milliards de $ en 1991, soit un cinquième de la capitalisation boursière totale. Quant au Pax World Fund il représentaient 250 millions de $ en 1992, 21 ans après sa création.