Les Banquiers des Pauvres sur l'Internet
Jacques Attali fonde Planet Bank
pour Elargir l'Accès au Crédit.


Par CATHERINE MAUSSION
Le vendredi 6 novembre 1998 





LE QUOTIDIEN 
©Libération
 
Le septième continent

En août 1997, Jacques Attali voyait en l'Internet «un continent virtuel, le septième continent, où on pourra bientôt installer tout ce qui existe dans les continents réels, mais sans les contraintes de la matérialité (1)». Mettre ce continent au service du tiers monde, c'est l'ambition de Planet Bank. Concrètement: les institutions de microfinance soumettent en ligne leurs demandes de financement. Les dossiers sont évalués par des experts qui informent ensuite les clients par e-mail des suites données à leur demande. Jacques Attali s'emploie donc à créer une banque électronique, où les guichets sont remplacés par le courrier électronique et les chèques par des pages web. Sur le site, les sponsors ou les particuliers sont invités à remplir des «modules de donation», où ils précisent leur numéro de carte de crédit. Le travail au sein de la banque repose sur le réseau. Les réunions d'experts ont lieu dans des «salles de chat» sur un intranet (réseau privé utilisant les technologies de l'Internet). Jacques Attali promet une transparence complète dans la gestion: les statuts de l'organisme, la comptabilité, l'utilisation des dons, tout sera accessible en permanence. Planet Bank installera également sur son site une «bibliothèque virtuelle» et une «université en ligne». 

C'est aussi grâce à l'Internet que le projet s'est lancé: les premiers mois, Jacques Attali travaille seul, en utilisant l'e-mail. Il constitue ainsi son réseau d'experts: une cinquantaine de correspondants dans de nombreux pays, pour la plupart jamais rencontrés. Pour l'instant, les bonnes volontés ont afflué. Reste à faire affluer les fonds et les projets. L. Ma. 

(1) Le Monde, 7 août 1997

www.planetbank.org 

    Jacques Attali s'est glissé dans la peau de mère Teresa. Une Teresa moderne, convertie à l'Internet, et qui s'érigerait en superbanquier des pauvres. C'est au séminaire d'Aspen, en décembre 1997, que l'ex-directeur de la Berd (Banque européenne pour la reconstruction et le développement) s'est pris de passion pour le microcrédit, ces prêts minuscules consentis aux exclus du prêt pour leur permettre de créer leur emploi. Jacques Attali y avait été chargé d'un exposé sur l'avenir des institutions financières face à la grande pauvreté. La conférence à peine finie, il se met à l'oeuvre. A la racine de son engagement, «l'évidence aujourd'hui que le salariat n'arrivera pas à faire vivre tout le monde». Il obtient très vite le soutien d'Abdou Diouf, président du Sénégal, et de Michel Rocard, chargé au Parlement européen de la commission de développement et de coopération. Moins d'un an plus tard, les statuts de Planet Bank, baptisée «première société privée humanitaire à caractère virtuel» sont déposés et l'annonce officielle de son lancement sera faite lundi à Lyon, lors d'un séminaire de la Cnuced (Conférence des nations unies sur le commerce et le développement) consacré à la microfinance. 

L'exemple bengali : Muhammad Yunus n'avait pas attendu Planet Bank pour mettre en pratique cette idée. Dès 1979, ce brillant économiste créait La Grameen Bank, au Bangladesh, sans doute la plus médiatique et la plus convaincante démonstration de la démarche. A son actif une douzaine de millions de prêts et un taux de remboursement étonnant de 98 % ! 

Des clones plus ou moins réussis de la Grameen Bank existent aujourd'hui dans une petite soixantaine de pays dans le monde. On estime entre 1 500 et 3 000 le nombre des IMF (institution de microfinancement) et à 10 millions le nombre actuel de leurs bénéficiaires. Un chiffre dérisoire comparé à la clientèle potentielle évaluée à l'échelle mondiale à 500 millions. C'est cette nébuleuse des IMF que Planet Bank se propose de fédérer. Dans le rôle de la structure-chapeau, elle prendra plusieurs formes. Une association loi 1901, créée en France, et une fondation internationale de droit belge en cours de constitution. Enfin, «à terme et idéalement, une banque commerciale», filiale de l'association, mais «à but non lucratif», précise aussitôt, l'ex-président de la Berd, jadis épinglé pour ses dépenses coûteuses, et sur la voie aujourd'hui de la rédemption. 

Pour l'instant, Planet Bank est une structure minuscule, mobilisant une petite dizaine de personnes en France, une cinquantaine dans le monde, Jacques Attali lui consacrant bénévolement, confie son assistante, «deux ou trois journées par semaine». Hébergée pour l'heure dans les locaux d'A&A, la société de conseil de l'ancienne éminence grise de Mitterrand, Planet Bank disposera de bureaux en propre en janvier, mais l'essentiel de l'activité se fera via l'Internet (voir encadré). 

Politiquement Net : Ses interlocuteurs seront essentiellement les IMF, l'organisme n'ayant pas vocation à traiter avec le paysan africain ou l'artisan indien. En revanche, elle se propose d'apporter aux IMF les fonds dont elles ont besoin, après rating (évaluation) de l'institution et de ses projets. En amont, Planet Bank ira chercher mécènes et apporteurs de fonds friands de placements éthiques. Axa et la Banque internationale du Luxembourg, par exemple, qui sont en train de créer un fonds dédié au microcrédit. Pour l'heure, Planet Bank est portée par quelques mécènes, banques et boîtes informatiques, comme Cap Gemini et Citycom. 

Au danger de cannibalisme des IMF existantes ou de perversion des idées et des projets qui portent aujourd'hui le microcrédit, Jacques Attali répond «que pour passer aujourd'hui à un stade de masse, il faut professionnaliser». Maria Nowak, qui a créé avec Adie la version française de la Grameen Bank, et financé 5 000 projets, rencontrera lundi l'initiateur de Planet Bank en marge du séminaire de la Cnuced. Elle ne connaît pas le détail de son projet, mais très bien le contexte. Elle est membre du CGAP (Consulting Group to Assist the Poors), une structure mise en place par la Banque mondiale pour apporter des fonds et de la logistique aux IMF, et qui «fonctionne bien». Planet Bank donnerait ainsi un peu le sentiment de faire double emploi. «Mais, c'est vrai qu'il y a beaucoup d'argent à trouver si on veut répondre aux besoins.» Elle pointe toutefois un risque, celui de trop centraliser: «Les centres de ressources, les expertises doivent rester très près du terrain. Autant la demande de microcrédit est universelle, autant les moyens d'y répondre en Afrique, au Bangladesh, et même d'une région à l'autre en France doivent être différents...» Sayeeda Rhaman, qui coordonne à l'Unesco les activités relatives au microcrédit, se félicite aussi de l'initiative: «Les subventions des Etats sont insuffisantes, il faut capter aujourd'hui les fonds des marchés financiers.» Mais pas tout ce que la finance draine dans son sillage. «Il faut trouver, avertit-elle, des mécanismes appropriés pour que les bénéficiaires ne soient pas, en bout de chaîne, exploités».