Conférence sur les Etablissments Humains : 
HABITAT II, INSTANBUL, 3-4 juin 1996







 SOMMAIRE

Les enjeux 
La conférence elle-même 
Les limites et préjugés de la conférence 
La position des Amis de la Terre 




Les enjeux :
La Conférence sur les Établissements Humains, qui s'est tenue à Istanbul du 3 au 14 juin 1996, est le dernier des grands forum que les Nations Unies avaient prévu d'organiser avant l'an 2000.

Déjà, il y a vingt ans, à Vancouver, s'était réuni Habitat I, colloque international avec pour thème "la nécessité de rendre vivables les grandes villes". On pensait alors cette ambition réalisable par des États centralisateurs et planificateurs.

On s'est vite aperçu que cet espoir était vain. D'autant que :

Il est évident qu'une croissance démographique des établissements urbains aussi rapide et aussi considérable a toute chance d'entretenir, sinon d'aggraver, le cycle écrasant de la misère et des maladies physiques et morales, en même que les lourds problèmes sociaux tels que la drogue, la prostitution, la criminalité, le fanatisme, l'insécurité.

L'évidence s'impose. En raison d'abord de la dégradation de l'environnement urbain : au moins 600 millions de personnes, et plusieurs instances internationales avancent le chiffre de 800 millions, vivent dans des conditions dangereuses pour leur santé, pour leur vie et pour la stabilité politique des pays qui les accueillent. Sur un plan plus général, jusqu'à un tiers ou plus des populations urbaines vivent dans des logements dont les normes sont très inférieures à la définition même de "logement". Au moins 250 millions de citadins n'ont pas accès à l'eau courante potable, et 400 millions d'entre eux vivent dans ce qu'on apelle pudiquement "l'insalubrité".

Il est clair que nous nous rapprochons, si l'on ne remédie pas d'urgence et avec la plus grande fermeté à cette situation, de la date à laquelle les pauvres urbains seront plus nombreux que les pauvres ruraux.

Non seulement notre monde s'urbanise, mais cette urbanisation est celle de la pauvreté et de la féminisation : ce sont les femmes et les enfants qui souffrent le plus et qui vivent dans les pires logements. La vieille tendance à considérer que la sécurité dépend de la défense des frontières est totalement dépassée. L'unique et véritable sécurité durable est celle qui se préoccupe du bien-être des personnes. Et pour l'immense majorité des hommes et des femmes, qu'est-ce que le bien-être ? Des conditions de vie saines, un travail digne et justement rémunéré, dans un environnement réspecté, équilibré...

Ce qui ne fait aussi aucun doute c'est que le sort des villes déterminera, de plus en plus, non seulement le sort des nations mais aussi celui de notre Planète. Ignorer la question de la gestion durable de nos villes est un risque que l'on ne peut plus se permettre de prendre.

Les pays industrialisés n'ont toujours pas réalisé, aujourd'hui encore, que leurs modes de production et de consommation sont les facteurs essentiels du problème écologique mondial.

Le réaliseront-ils avant que les 60 % de la population soient installés dans les villes ? On peut en douter mais pourtant, qu'on le veuille ou non, la réalité est déjà, et sera de plus en plus, celle d'un monde de villes. La question de l'urbanisation sera l'enjeu le plus pressant auquel sera confrontée, au XXIème siècle, l'Humanité. Les villes sont des centres de finance, d'industrie, de culture, de communication : c'est là que seront prises les décisions déterminantes.





La conférence elle-même :
La Conférence des Nations Unies sur les Établissements Humains, à Istanbul, était donc un rendez-vous important, quoi qu'en disent ceux pour qui ces "grandes messes" des Nations Unies ne servent pas à grand-chose.

Reconnaissons que nous sommes de ceux qui craignent que "ceux-là" aient raison, car il faut bien admettre que, jusqu'à présent, les programmes en faveur du développement économique, écologique, social, des grandes villes ont été fragmentaires et presque toujours inefficaces. On compte facilement les "réussites". On n'en finit pas de compter les échecs...

Avouons aussi que les autres grandes conférences organisées par l'ONU, qu'il s'agisse des climats, de la couche d'ozone, de la sauvegarde de la biodiversité, de l'énergie... n'ont pas eu des résultats tels qu'ils génèrent une confiance aveugle... Et puis, disons-le franchement, les objectifs de cette conférence apparaissaient, bien avant son ouverture, irréalistes.

En effet, elle avait inscrit à son ordre du jour :

Fatalement, le défi que souhaitaient relever les participants à cette Conférence les dépassait très largement.

Comme le prévoyait notre ministre de l'Environnement : "il faudra du courage politique pour penser l'espace urbain en fonction des usages et adopter une politique intégrée pour bâtir des villes centrées sur l'homme". D'autant que chacun des 185 pays représentés à Istanbul voyait midi à sa porte, le sujet de "la ville" servant souvent de prétexte à des marchandages diplomatiques de toute autre nature. Certains délégués étaient venus pour "renégocier" les engagements pris à Rio. C'est ainsi que l'on a pu entendre le Vatican et les Islamistes batailler de concert contre les références à la limitation de la reproduction ; d'autres, ou les mêmes, rappeler leur hostilité à l'égalité entre les femmes et les hommes ; les américains et les européens s'opposer vivement sur la notion du droit au logement...

Cette superposition désordonnée de débats politiques, sociaux, environnementalistes, urbanistiques, ne pouvait qu'aboutir à des affrontements ou, au mieux, à des compromis péniblement négociés, permettant des interprétations ultérieures contradictoires !

Ce tableau n'est pas, c'est le moins que l'on puisse dire, réjouissant et prometteur d'avenir.

Pourtant les Amis de la Terre, le temps de l'amertume et de la déception passé, estiment qu'une telle conférence était indispensable.

Dans l'esprit de Rio il était impossible qu'elle n'eût pas lieu.

Répétons-le, l'explosion des villes va constituer une vraie révolution, plus profonde que celle qu'ont connue nos parents : la révolution industrielle.

Il faut s'y préparer, il faut informer et sensibiliser la société : et ceci est notre rôle. Nous avons, nous, Associations, peu de temps pour le faire. Raison de plus pour se mettre au travail immédiatement.

Pas le temps de se lamenter et de critiquer systématiquement. Nous ne sommes pas assez riches pour nous offrir le luxe d'être pessimistes, même si parfois, souvent...

Agir, il faut Agir, en partant de ce qu'on peut trouver de positif dans la Conférence d'Istanbul, à savoir :

Mais tout cela a une limite. Et ne permet pas d'ériger en dogme que "la croissance des villes est un phénomène forcément porteur d'espoir et qu'il faut laisser faire" !





Les limites et préjugés de la conférence :
Le temps est passé où la ville était définie, déssinée et produite par un pouvoir détenteur tout puissant de la raison, de l'autorité et porteur de la modernité. L'industrialisation alors imposait sa logique, l'expension du salariat s'accompagnait de celle du logement social dont la productivité devait entraîner l'abaissement des coûts et la production en masse. Les équipements devaient assurer le passage du logement à la ville et servir de support à l'intégration sociale des couches dites "populaires". Alors les disparités culturelles n'avaient d'autres choix que de demeurer hors du cercle social ou de s'y intégrer totalement, la naturalisation constatant l'acte de passage.

Cette représentation de la croissance urbaine fondée en grande partie sur la citoyenneté ne corespondait d'ailleurs pas à la réalité de ce qu'on appelait alors le Tiers Monde et d'ailleurs, dès 1976, le chômage et la précarité la remettaient en cause dans le Nord riche et dominateur.

On ne peut pas non plus imaginer que la croissance des villes telle qu'elle s'est développée dans les pays anglo-saxons soit la solution. C'est vraiment le contre-modèle du précédent, puisque son seul critère c'est que les cultures d'origine ne constituent ni entraves ni attachements "stériles". Il suffit de les respecter et de ne rien leur imposer. C'est par le concensus, toujours incertain, mais recherché, qu'une citoyenneté nouvelle se crée, quand elle se crée.

Dans un cas le risque est grand d'un éclatement dû à la nécessité d'une naturalisation presque forcée ; dans l'autre cas, l'anarchie risque de régner en maître à moins que la conception capitaliste ne permette d'accéder à la classe des privilégiés.

Qui a raison, qui a tort ?

Les Amis de la Terre ne veulent pas prendre parti. D'abord parce qu'aucun des deux modèles n'a prouvé sa supériorité. Nulle part n'est solutionné le problème des villes. Ensuite parce que ces modèles ont été inspirés par des cadres idéologiques, réglementaires, institutionnels élaborés pour l'essentiel dans notre fin de siècle.

Or le problème des villes est un problème moderne, qui, tel qu'il se présente pour l'avenir, n'a plus grand chose à voir avec les transferts campagne-ville que nous avons connus. Il faut désormais des hommes neufs, acteurs du phénomène, nouveau par sa démesure et ses conséquences. Ils doivent être groupés en associations structurées mais totallement indépendantes, même si ceux qui ont déjà une expérience en la matière peuvent et doivent se tenir à leur disposition. Mais conseils et transmission d'expérience ne valent pas droit à décider.

Les hommes d'aujourd'hui, quelles que soient leurs compétences, doivent savoir être humbles. Le phénomène de la croissance des villes est en pleine expansion et il serait dangereux de lui imposer des solutions toutes faites au nom d'une idéologie ou d'une mode. D'où les réticences, si ce n'est plus, que l'on peut avoir contre "le modèle urbain libéral mondial" dont on parle tant et que d'aucuns voudraient voir adopter.





La position des Amis de la Terre :
Les Amis de la Terre, au stade de réflexion où ils en sont, (mais celle-ci est loin d'être terminée et ils sont ouverts à toutes discussions) estiment que :

  1. pour participer utilement à la décision, il faut être convaincu que notre société est entrée dans une phase de reconstruction , dans le domaine de la croissance des villes comme dans, pratiquement, tous les autres ;
  2. pour reconstruire il faut être directement concerné et faire table rase des idées reçues, en particulier de celle qui nous viennent soit de notre ancienne condition de ruraux, soit de nos convictions politiques ou idéologiques. Pour traiter ce problème, il faut être neuf ;
  3. il n'y a pas de solution unique applicable systématiquement. Au contraire, très probablement en fonction du développement économique, culturel, environnemental, social, politique, et aussi des traditions, les nouveaux habitants des villes l'organiseront à leur façon et c'est cette organisation qui a le plus de chances de réussir.
Cela signifie d'une part que ce sont les habitants eux-mêmes qui choisissent le système d'organisation de leur nouvel habitat, d'autre part qu'il faudra éviter l'écueil classique : la reconstruction pure et simple, mais dans un autre contexte, de l'habitat ancien. C'est là que doivent intervenir les anciens de la ville, les élus des collectivités locales, les associations, les experts. C'est là que se joue l'avenir de "la nouvelle ville".

Il nous semble qu'il faut admettre que c'est par étapes, expériences par expériences, que cette construction doit avoir lieu. Il est donc important de constituer dès son origine, une mémoire de "la nouvelle ville" et de toujours accepter la notion d'évolution.

Malgré l'immense liberté laissée aux nouveaux arrivants (chaque ville nouvelle est un cas particulier), il y a des contraintes qu'il faut accepter dès le départ et qu'il faut être capable d'assumer :

Ces considérations paraîtront sans aucun doute bien simplistes. Mais c'est là un parti délibéré.

Les Amis de la Terre entendent participer à la réflexion sur la croissance démographique des villes. Ils souhaitent qu'adhérents, sympatisants s'associent à cette réflexion en faisant parvenir le plus rapidement possible leur contribution.

Il ne fallait donc pas, si l'on voulait une participation large et ouverte, déterminer des limites contraignantes, mais simplement fixer des lignes directrices assez générales mais aussi impératives que possible. Il nous reste, par exemple, pour que notre réflexion soit utile :

Les participants à Habitat II ont bien parlé d'une guerre à livrer pour que la croissance démographique des villes ne devienne pas un désastre. Si les mots avaient un sens pour eux, s'ils croyaient à ce qu'ils disaient, ils devaient prévoir les ressources monétaires, humaines, technologiques...

Une guerre ? Mais a-t-on vu dans notre histoire contemporaine une guerre s'arrêter faute de moyens ? On les trouve toujours pour faire une guerre !


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