L’appel du large

Ce printemps-là Vincent souffrit du rhume des foins.

Etait-ce la floraison des arbres, qui penchaient leur tête par-dessus la véranda? A moins que ce ne fût à cause du pollen qui poudrait le tablier de sa fleuriste d’épouse, et qu’elle secouait chaque soir dans le vestibule en rentrant de sa boutique.  En tout cas, les nuits de Vincent se passaient à tenter d’avaler un peu d’air en ouvrant bien grand la bouche, car son nez semblait irrémédiablement colmaté.

Le pharmacien du village l’écouta décrire ses tracas, puis il lui tendit un flacon-vaporisateur prolongé par un fin tuyau.

-       Guest-ce gue zest ze truc ? Demanda Vincent.  Un médigament ?

L’homme expliqua qu’il s’agissait là d’un remède souverain qui lui permettrait de retrouver l’usage ordinaire de son appendice nasal, et lui ouvrirait ainsi les portes d’un sommeil si ardemment désiré. Il précisa que sa composition était banale : il s’agissait tout bonnement d’eau de mer, liquide largement répandu ici-bas, et dont les remarquables vertus étaient méprisées par les hommes de peu de foi et par la médecine en général. Cette eau, ajouta t-il en lorgnant l’étiquette, provenait d’un pays sans doute fort lointain dont le nom lui était parfaitement inconnu. Il lui recommanda trois vaporisations dans chaque narine avant d’aller dormir et lui réclama une somme raisonnable.

Vincent appliqua la recette à la lettre, s’introduisant le fin tuyau dans le nez le plus loin possible, et vaporisant l’eau marine sous pression dans ses fosses nasales encombrées. A sa grande surprise, cette pratique se révéla efficace dès le premier soir : ses narines se dilatèrent, aspirant à nouveau le bon air de la campagne.  Les nuits de Vincent devinrent alors plus paisibles, ses songes plus sereins et ses réveils moins laborieux.  Sa moitié, ravie de le voir à nouveau si plein d’allant, n’hésita plus à redécorer la chambre nuptiale de fleurs multicolores, ainsi qu’elle le faisait depuis les premiers jours de leur union.

Chaque Samedi, Vincent allait chez le pharmacien acheter un nouveau flacon d’eau de mer. Puis il repartait, heureux, dans le gai tintement du tiroir-caisse de l’apothicaire.

Une nuit il se redressa sur sa couche et dit tout haut :

-       Chérie, Jentends la mer !

Son épouse somnolente marmonna qu’il n’y était jamais allé, et ne pouvait donc connaître son bruit. Mais Vincent reprit de plus belle :

 - Chérie, J’entends le ressac, le cri des mouettes. J’entends le friselis des vaguelettes sur la grève, les déferlantes balayant le pont d’un navire, les lames qui se brisent sur les falaises.  J’entends le vent qui siffle dans la tourmente, l’appel d’une corne de brume. J’entends les flots qui rugissent, et l’océan furieux qui gronde à mes oreilles !

Au matin, il avait oublié ses propos nocturnes. Il était frais et dispos, mais son nez était de nouveau bouché. Il appuya aussitôt sur une narine et souffla très fort. Quelque chose sortit avec un « plop ! » et roula sur la couverture. Cela avait l’apparence d’une petite bille. La fleuriste éveillée à son tour se pencha pour mieux voir : L’objet nacré reflétait la lumière du matin et il en émanait une extraordinaire impression de lueur douce et chaude.

Elle déclara qu’il s’agissait-là d’une perle sauvage d’un beau lustre profond. Son savoir, précisa elle, lui venait de sa grand-mère, autrefois vendeuse de bijoux près du grand canal. Elle saisit la perle, la tint un instant dans sa paume puis regarda son mari avec respect.

La nuit suivante, Vincent parla encore de la mer et des flots tumultueux, et au matin une nouvelle perle jaillit de son nez. L’étonnant phénomène auditif se répéta ensuite chaque nuit. Et chaque matin, Vincent voyait sortir une magnifique perle de sa narine et rouler sur la couverture. Au bout d’un temps il porta en secret son trésor à un joailler qui assembla les perles en un somptueux collier à trois rangs. Lorsque Vincent l’offrit à son épouse dans le plus grand restaurant de la ville, elle manqua chavirer de bonheur. Puis elle lui jeta un regard brûlant :

-       Mon chéri, dit-elle, grâce à cette eau, nous allons devenir riches. Très riches. Nous naurons plus jamais à nous faire de soucis.

Vincent l’embrassa tendrement, et dès l’aube, juste après avoir expulsé sa perle nasale, il se rua chez le pharmacien pour acheter son indispensable flacon d’eau de mer. Il tapa sur le volet de métal. La fenêtre au-dessus s’ouvrit, le visage  ensommeillé du potard apparut. Il demanda à Vincent ce qu’il désirait à cette heure matinale. Il écouta la réponse et hocha la tête :

-       De leau de mer ? Je nen ai blus. Le rebrésentant du laboradoire est passé, et heu, il ma rebris dout le stock…Ils avaient un broblème aveg zes bulvérizadeurs.

Il grimaça un sourire rusé devant l’air désespéré de son client. Il sembla un instant écouter un bruit lointain, puis il tortilla soudain du nez et fut secoué par un énorme éternuement.

Quelque chose tomba aux pieds de Vincent :

Sur le pavé, il aperçut deux petites billes qui reflétaient la lumière. Il en émanait une extraordinaire impression de lueur douce et chaude.