Consommation Responsable et Mondialisation

par

Action Consommation

   


  Par consommation responsable, nous entendons : poser une exigence de qualité globale (non seulement intrinsèque et sanitaire mais aussi sociale et environnementale) afin de contribuer à la modification des modes de production, de commercialisation et de consommation.

  Nous considérons que la consommation est, comme tout autre acte économique, l'expression économique d'un comportement au quotidien. Elle peut être individualiste, ou responsable et solidaire.

Comment devient-on et comment reste-t-on consommateur responsable ?

Il faut tout d'abord prendre conscience des effets sur l'être humain, la société, l'environnement et la démocratie des modes conventionnels de production, commercialisation et consommation. Il faut ensuite avoir accès à une information suffisamment neutre, non orientée par des intérêts économiques, qui permette d'entretenir son esprit critique et de choisir en toute connaissance de cause. Puis il s'agit d'acquérir de nouveaux réflexes : dans ses comportements, dans ses actes d'achat et dans le choix de ses lieux d'achat.

Mais les actes d'achat seuls ne suffiront pas à apporter rapidement les changements escomptés, dans un contexte de commerce mondial où des entreprises détiennent un pouvoir supérieur à celui d'Etats entiers. Les cent premières puissances économiques mondiales comptent en effet 49 Etats et 51 entreprises. On comprend les pressions auxquelles peuvent être soumises les Etats. Il faut donc entretenir une mobilisation citoyenne pour faire évoluer l'offre des entreprises et le cadre législatif.

Action Consommation invite les citoyens à devenir consommateur responsable en informant :

  • sur les modes de production, de commercialisation et consommation, et leurs conséquences

  • sur les alternatives économiques, les valeurs dont elles sont porteuses, leurs résultats

  • les possibilités de consommer autrement (par ses actes d'achat et ses comportements)

  • les modes d'action au-delà de la consommation


Action Consommation organise aussi, co-organise ou relaie des campagnes de mobilisation citoyenne et d'interpellation.

Il s'agit de participer à une action politique collective par l'accumulation des actes citoyens de chacun.

Notre démarche se situe en complément, en convergence et cohérence avec les objectifs des mouvements de résistance à la mondialisation néolibérale, en recherche d'alternatives constructives pour une économie centrée sur l'être humain, respectueuse de la nature.

Elle s'attache à mettre en lumière l'articulation entre les niveaux microéconomique, macroéconomique, politique, et les comportements personnels.

Sans nier les avancées et les authentiques démarches à tous les niveaux, on constate une trop lente évolution face au rouleau compresseur de l'ultralibéralisme.

Il est donc intéressant d'identifier les obstacles et freins à la consommation responsable.

Les entreprises exercent une responsabilité à deux niveaux : celui de leurs actions propres dans l'évolution de leur fonctionnement, de leurs modes de production et de leurs gammes de produits ; celui de leur influence sur les modes de consommation à travers leur marketing et leur communication :

  • L'objectif prioritaire de rentabilité financière à court terme, exacerbé dans les multinationales, détermine les politiques des entreprises avant toute autre considération. Recherche sans fin de productivité, de compétitivité, culte de la performance et domination du marché sont les maîtres mots qui justifient externalisation des fonctions de l'entreprise et délocalisations, évasion fiscale dans les paradis fiscaux, spéculation financière, dépossession des peuples et des acteurs économiques locaux de leurs ressources naturelles par le biais des brevets, comptabilité mensongère, pressions sur les institutions. Avec pour résultats opacité, concentration, hégémonisme.

  • On dénote souvent une grande lenteur à faire véritablement évoluer l'offre de produits, entre les contournements réglementaires, les pressions sur les institutions pour s'assurer une législation ultralibérale, et l'absence d'une réelle démarche authentique, globale et cohérente.

  • La politique marketing et de communication conditionne le consommateur à acheter toujours plus, organise l'obsolescence des produits. On constate souvent un fort décalage entre des actions ponctuelles et une communication disproportionnée. Il s'agit davantage de manipulation et de récupération que d'information.

  • La concentration de la distribution rend difficile le choix de points de vente indépendants, soit parce qu'ils ont disparu des centre villes, soit par leur faible nombre et leur éloignement (magasins de produits naturels et bio, d'articles artisanaux, de commerce équitable).

Quelques exemples :

En décembre 2001, Carrefour, en tête dans le carnet de notes « Exploiter n'est pas jouer » de l'Ethique sur l'étiquette, communique massivement sur la proposition de rembourser 10 fois la différence de prix si l'on trouve des jouets moins chers ailleurs et se sert ensuite des informations obtenues pour faire pression sur ses fournisseurs ; des marques automobiles respectent et devancent les réglementations en terme d'environnement et s'en vantent haut et fort, mais parallèlement, par leur publicité et leur politique de prix, incitent p.ex. à acheter des voitures climatisées (davantage polluantes et énergivores) et bien sûr le plus de voitures possible, avec des motorisations plus élevées que nécessaire ; EDF a une politique sociale généreuse en France mais désastreuse au Brésil ; la même entreprise communique sur l'énergie nucléaire sans mentionner l'ombre d'un débat. Des entreprises financent, par leurs propres fondations ou par associations interposées, des microprojets d'insertion économique et de solidarité, au nord comme au sud, mais leur action commerciale et économique globale est fortement destructrice d'emploi et d'économie locale. Des banques proposent des produits « éthiques » mais restent présentes dans de nombreux paradis fiscaux et leurs investissements manquent de transparence. Le cas du désastre d'Enron illustre les abus comptables et la culture du mensonge. Le budget publicitaire de Nestlé est supérieur aux ressources de l'OMS.

Les institutions doivent jouer un rôle de sensibilisation et de valorisation des actions positives, de législation et de pénalisation pour lutter contre les comportements négatifs nuisant à l'intérêt général. Mais elles tiennent ce rôle de façon très inégale :

  • En ce qui concerne les réglementations, les institutions décident trop et de plus en plus souvent sous l'influence des lobbies (OMC, AGCS, Europe, etc.). Alors que l'on parle de dérégulation du commerce international, il s'agit plutôt d'une libéralisation très réglementée, au profit de ceux qui ont le pouvoir et les moyens de faire pression. Par ailleurs, certains excès de réglementation, censés apporter des garanties au consommateur, sont facteurs d'exclusion économique et de concentration des acteurs (notamment par le coût de la mise aux normes et des contrôles).

  • Les politiques nationales ou régionales des pays occidentaux favorisent les grandes exploitations et la dépendance des régions du Sud. Ainsi, la Politique Agricole Commune et les exportations subventionnées de nos pays concurrencent directement les cultures vivrières et l'élevage local au Sud, allant à l'encontre de la souveraineté alimentaire. Parallèlement, le nombre d'exploitations agricoles continue de décroître au Nord. En France, un tiers des paysans a disparu entre 1988 et 2000. En 1940, la France comptait 7 millions de paysans, c'est ce que compte aujourd'hui l'Europe des quinze.

  • Le contrôle des réglementations sociales ou environnementales en vigueur fait trop souvent l'objet de laxisme et/ou de corruption. C'est le cas par exemple pour l'autorisation et la régularisation des élevages hors sol en Bretagne malgré l'augmentation continue de la pollution des nappes phréatiques par les nitratres. C'est aussi le cas pour les implantations de grandes surfaces commerciales, malgré leur effet direct sur la dégradation de l'économie locale et nationale.

  • De façon générale, on constate une certaine tiédeur dans la prise de décisions et un déficit de courage politique malgré l'urgence des situations. Cela vaut également pour la sensibilisation et la valorisation des actions citoyennes de tous les acteurs.

Les consommateurs ont un rôle à jouer dans la modification des modes de consommation, dans l'évolution de la demande pour faire évoluer l'offre, et au niveau des exigences pour obtenir un cadre législatif adéquat.

  • Ils ont souvent tendance au consumérisme classique, à acheter toujours plus au prix le plus bas possible.

  • Le pouvoir de décision et de prescription des enfants et des jeunes, ainsi que leur pouvoir d'achat direct, a considérablement augmenté, alors même qu'ils sont très fortement soumis à l'influence des marques.

  • Les consommateurs, et peut-être plus particulièrement en France, ont tendance à s'en remettre à l'Etat comme unique gardien/garant de l'intérêt général.

Deux paradoxes illustrent une certaine complicité du consommateur :

  • L'entreprise justifie sa politique par la demande du consommateur, le consommateur justifie son acte d'achat par l'offre de l'entreprise

  • L'entreprise peut se considérer prise au piège entre le consommateur-client, qui recherche des prix toujours plus bas, et le consommateur-actionnaire, qui recherche une rentabilité toujours plus grande.

En conséquence, il y a un grand décalage entre les déclarations d'intention et les actes d'achat.

Chez tous les acteurs, on rencontre des freins culturels et psychologiques : la peur du changement, de l'inconnu ; la peur de manquer ; différentes « croyances » ou « mythes » : la croissance du PIB, le couple « profit moteur de l'économie et économie moteur de la société », le niveau de consommation indicateur du moral des ménages et de la santé de l'économie, le bonheur résultant de l'accumulation de biens matériels, la suprématie de l'avoir sur l'être, etc.

Il faut aussi noter parmi les freins à la consommation responsable le manque d'information et la difficulté d'accès aux produits .

Il faut aussi mentionner que la presse, et particulièrement la télévision, s'attache davantage à l'événementiel qu'à l'information en amont.

Conditions de l'efficacité et du changement d'échelle

Du fait de cette forte interdépendance entre tous les acteurs et de l'attentisme encore dominant, il ne pourra y avoir de réelle efficacité que par une réelle prise de conscience et la volonté de faire face aux questions cruciales qui nous concernent par une action transversale et partagée :

  • Le politique ne peut être efficace que si les électeurs le reconnaissent et les entreprises suivent sa démarche

  • L'entreprise : si les clients privilégient ses produits, si les actionnaires soutiennent son engagement et si le politique accompagne ses décisions

  • Le consommateur responsable : si les pouvoirs publics et les entreprises jouent également leur rôle de façon volontariste


La volonté d'action ne peut être portée que par la reconnaissance de l'insoutenabilité de nos modes de vie, un réel DESIR de changement et l'acceptation de la responsabilité de chacun. Sinon, les mesures isolées ou alternatives diverses pourront se révéler efficaces en elles-mêmes mais resteront insuffisantes globalement, induisant un ralentissement et non un inversement de la tendance.

Avec le PIB comme indicateur de richesse, comptabilisant uniquement des biens et services solvables - mais non le lien social, les savoir-faire, le temps échangé, etc. - une stratégie d'après-guerre s'est érigée en loi économique immuable et universelle malgré la montée en puissance des effets pervers : la croissance est surtout celle des inégalités et de la violence (violence économique incluse), l'injuste répartition des richesses et la non-couverture des besoins fondamentaux d'une part croissante de la population, la dégradation des ressources naturelles et de l'environnement. Dans la logique productiviste, la recherche du profit pour le profit entraîne la création infinie de besoins et l'expansion continue des marchés. Il faudrait actuellement quatre planètes pour faire vivre tous les habitants de la terre selon le mode de vie occidental.

Après avoir chassé les paysans des campagnes et les commerçants des villes, notre développement chasse également les employés des entreprises.

Même en Occident, les signes de confusion sont nombreux : malgré un niveau de vie matériel élevé en moyenne, les populations souffrent d'une perte de repères, de tensions multiples. Il y a souvent confusion des rôles et des comportements entre adultes et enfants . La consommation d'anxiolytiques et psychotropes augmente constamment .

Mais nous sommes de plus en plus nombreux à prendre conscience de l'urgence à adopter des comportements responsables et à prendre des mesures volontaristes pour modifier le cours des choses.

La conférence de citoyens qui a eu lieu en février dernier appelle à la citoyenneté comme « vecteur d'une solidarité universelle, seul comportement rationnel et crucial face à un choix crucial :

  • Soit nous continuons dans la voie actuelle d'une croissance économique forte et nous sacrifions les générations futures ,

  • Soit nous modifions radicalement nos comportements et nous garantissons un développement durable de notre planète. »

Le sondage du CREDOC donne aussi des indications intéressantes. Certains critères plus qualitatifs (que le prix, l'hygiène et la sécurité) ont fait leur place dans l'esprit du consommateur, renvoyant largement à des valeurs ou attentes immatérielles. 64% des personnes interrogées se déclarent incitées à l'achat par une entreprise soucieuse du droit des salariés et 60% par des garanties écologiques. 52% estiment que l'engagement citoyen de certaines entreprises correspond à un changement fondamental dans l'économie. Les enjeux éthiques, sociaux et environnementaux liés à la production des biens de grande consommation seraient devenus un vrai sujet d'attention, voire de préoccupation. Si une entreprise manquait gravement à ses obligations sociales ou environnementales, les consommateurs se déclarent prêts à éviter d'acheter ses produits (63%), à soutenir un boycott (51%) et à modifier leurs habitudes de consommation (47%). Ils se montrent de plus en plus exigeants et demandent des informations transparentes et l'assurance de l'authenticité. S'il convient de relativiser les chiffres de ce sondage et de mesurer l'écart entre déclaration d'intention et actes réels, on se souviendra de la résonance, fait nouveau en France, du boycott de Danone il y a quelques mois.

Et il y a bien nécessité d'augmenter le nombre de personnes conscientes de l'urgence à :

  • reconsidérer nos valeurs , nos notions de la richesse et nos besoins : notre modèle de développement .

  • reconsidérer les pratiques professionnelles à tous les niveaux de l'entreprise, les pratiques politiques, les pratiques de consommation, dans un nouveau souci de la communauté, du cadre de vie et des ressources de l'humanité : reconsidérer ses relations à soi, à la communauté, à la nature, au temps, aux générations futures.


Mesures proposées pour favoriser prise de conscience et changement d'échelle

  • Tout mettre en oeuvre pour stimuler la prise de conscience générale, la sensibilisation et la responsabilisation de tous les acteurs (consommateurs, investisseurs, chefs d'entreprise, travailleurs, etc.), individuellement et collectivement

  • Promouvoir écoute, respect et connaissance des autres et de soi-même

  • Promouvoir l'acquisition de nouveaux réflexes, valoriser les changements de comportements de tous les acteurs et notamment les actions citoyennes individuelles par la mise en perspective comme participation à une action collective et solidaire

  • Sensibiliser aux principes et gestes de consommation responsable et de citoyenneté dès l'enseignement primaire

  • Intégrer les notions de responsabilité sociale et environnementale de tous les acteurs économiques et une évaluation large des richesses (incluant les activités non monétaires) à l'enseignement de l'économie

  • Développer les actions d'éducation populaire dans ce sens

  • Favoriser le développement local, l'autonomisation et les initiatives locales en réseau

  • Favoriser la consolidation et l'émergence de réseaux régionaux et internationaux (partage d'expérience, capitalisation des réflexions, mutualisation des ressources, démultiplication des actions)

  • Developper des simulations et modèles induits par les changements de consommation et de comportement

  • Mettre en place un encadrement législatif de la publicité (domaine actuellement quasi-intouchable)

  • Prévoir la participation des citoyens à l'évaluation transversale et internationale des firmes (incluant les politiques marketing et communication, les implantations dans les paradis fiscaux, etc.)

Véronique Gallais, présidente d'Action Consommation
Intervention lors du Colloque « Les citoyens peuvent-ils changer l'économie ? » - le 14 mars 2002 à l'Assemblée Nationale



Hasard du calendrier :

« L'économie mondiale retrouve le chemin de la croissance

Aux Etats Unis, l'économie reprend de la vigueur : la croissance est repartie (1.4% au dernier trimestre 2001, en rythme annuel), le chômage a reculé en février pour le deuxième mois consécutif, la productivité du travail augmente fortement, les achats des ménages progressent. Le président de la Fed, la réserve fédérale, Alan Greenspan, avait remarqué, le 7 mars : « Les chiffres récents montrent que l'expansion a déjà repris. » Son analyse est confirmée, et le choc des attentats du 11 septembre sur l'économie s'efface. La capacité de rebond de l'économie américaine est une excellente nouvelle pour le reste du monde. Mais, pour que l'Europe en profite, il faudrait que la reprise soit durable. Or, de nombreux économistes évoquent la thèse d'une possible rechute à la fin de cette année ou au début de 2003.

L'appétit des américains pour la consommation – les deux tiers de l'activité économique -, notamment d'automobiles et de logements, est intact. Les achats des ménages ont encore progressé de 3% l'an dernier. « La solidité financière et psychologique du consommateur est une véritable surprise » explique l'économiste William Dudley, de Goldman Sachs. »

Le Monde - 14 mars 2002



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