Permaculture
un regard « durable » sur la vie


Par Michael Worham

   


  Méthode de conception environnementale et holistique des écosystèmes et des sociétés durables développée par Bill Mollison, écologue australien, la permaculture, ou « agriculture permanente », associe les sciences de l'homme et de la terre à des techniques, des stratégies et des concepts issus des différents domaines de l'agriculture durable et à des solutions écologiques en matière d'énergie, d'architecture, de santé et de gestion de l'eau. La permaculture place l'homme et la nature au centre d'un développement positif axé sur des solutions dans un système où toutes les énergies excédentaires sont réinjectées pour en perpétuer la dynamique. Elle opte pour une coopération avec l'environnement grâce à une synthèse entre des écosystèmes naturels existants et des écosystèmes destinés à servir l'activité humaine dans le respect de la nature, les « cultivated ecologies »1 de Bill Mollison.

  Positif ou négatif, une question de perspective

  Du karaté qui « affronte » l'environnement dans une logique de rendement ou de l'aïkido qui part de ce qui est pour en découvrir le potentiel, épousant « le mouvement général » pour l'optimiser, la permaculture cherche la coopération entre les éléments du système et non la concurrence : il ne s'agit pas, par exemple, de laisser une espèce dominer au détriment de la santé biologique générale. « Travailler avec la nature plutôt que contre elle » grâce à « une observation prolongée et judicieuse », et non « travailler beaucoup de façon irréfléchie », la permaculture étudie « toutes les fonctions de chaque végétal et de chaque animal »2 et crée des alliances et des associations où chaque élément remplit au moins deux fonctions, et à qui au minimum deux autres éléments fournissent un « service » : proche des conditions naturelles, stables, ceci optimise la sécurité des ressources et de l'alimentation.

  Coopération, connections, solutions

  Des systèmes élémentaires d'agriculture permanente existent dans le monde entier depuis des siècles, qui ont permis aux centres urbains de rester autonomes grâce à la polyculture et à des structures mixtes de culture élevage très intensives. B. Mollison a étendu et perfectionné ces systèmes, intégrant les techniques d'agriculture biologique développées par Masanobu Fukuoka au Japon et les stratégies d'irrigation, d'amélioration des sols et de développement régional mises au point par P.A. Yeomans en Australie. Son « système agricole consciemment élaboré »1 crée des habitats durables pour les plantes, les animaux et les hommes.

L'idée est d'aller vers la symbiose, association réciproquement profitable entre des organismes, et vers la multifonctionnalité, à l'image des arbres, qui modifient le climat, fixent l'azote, retiennent l'eau dans les sols et stabilisent les terrains en pente, servent d'abris, fournissent bois et nourriture, font office de pare-feu. Sans compter les propriétés spécifiques de chaque espèce !

  En observant et en analysant le paysage, qu'il soit rural ou urbain, il est possible d'en dégager les « motifs » naturels afin d'agencer les éléments du système, l'infrastructure et les modules écologiques pour une efficacité maximale. Souvent, le vrai problème est que nous ne savons pas voir les solutions.

  Tout est source de ressources

  L'observation « permaculturaliste » identifie des zones, des mouvements comme ceux du soleil, de l'eau, du vent et leur action, des dangers, inondations ou incendies possibles, et tient compte de l'inclinaison, de l'orientation et de la topographie pour régler le ballet des différentes composantes, espèces, ressources, constructions humaines. Par exemple, là où l'inclinaison passe du convexe au concave, se trouve le « point clé »3, qui commande tout le système hydrologique, et donc le développement général du projet. A partir du point clé, on peut tracer une « ligne clé » : côté convexe, au-dessus de la ligne, une forêt sera stratégique pour fixer le sol et alimenter la nappe phréatique. Côté concave, au-dessous, la gravité alimente naturellement en eau agriculture, pâturages, et projets d'amélioration des sols. Fermes et corps d'habitation ou barrages trouveront leur emplacement idéal au point clé.

  Inutile de rappeler combien l'eau est cruciale dans tout programme de développement, et la permaculture s'attache à optimiser son traitement, réservoirs, eau de pluie captée dans les champs, sur les routes et sur les toits, eau réutilisée aussi souvent que possible; Idéalement, une petite exploitation s'organise concentriquement autour du corps de ferme et du jardin potager, chaque élément trouvant sa place en fonction du temps de déplacement dans un souci d'efficacité et de réduction des dépenses énergétiques.

Un réseau tissé pour entrer en résonance

  La permaculture s'applique également à plus grande échelle. Bassins hydrographiques naturels, frontières culturelles et linguistiques, combinaison de critères variés, il est possible de délimiter des bio-régions, planifiées autour d'une utilisation durable de l'eau selon une organisation des activités en fonction des reliefs naturels et non d'une logique purement économique forcément chaotique. Ce faisant, chaque site, dédié à un type d'activité, a son rôle à jouer et s'intègre dans un tissu plus large grâce au partage des ressources, de l'information, des équipements, de l'énergie, des idées et de l'échange des produits. Ceci n'excluant pas, bien au contraire, une perspective plus vaste répondant non seulement au besoin « de penser globalement et d'agir localement », mais aussi « d'agir et de penser aux niveaux international et local »4. Associations, coopératives, sociétés de crédit mutuel, fondations et fonds de crédit tournants seront le ferment d'une communauté stable où l'échange de biens et de services par le troc et le commerce utilisant des « monnaies » locales - comme le Système d'Echange Libre ou SEL -, considérés comme une forme d'énergie, un capital durable, signeront cette volonté de coopération maximale, réinjectant l'énergie excédentaire sous toutes ses formes, privilégiant l'autosuffisance et réduisant les besoins énergétiques.

  Vers une symbiose durable

  Au coeur des questions environnementales de demain, qui se préparent aujourd'hui, ces écosystèmes destinés à servir l'activité humaine dans le respect de la nature devront présenter la même stabilité, la même diversité et la même durabilité que les écosystèmes naturels. Ecologies complexes et abouties, centrées sur la mise en place de solutions durables et souples, elles nous offrent des modes de fonctionnement qui tiennent compte des exigences de l'environnement, du renouvellement des ressources et des besoins de chacun et de chaque lieu. La philosophie « permaculturaliste » de l'autosuffisance à tous les niveaux, de la maison à la région, a déjà fait ses preuves dans des projets à court terme ou d'urgence, comme le secours humanitaire et l'aide aux réfugiés. Outils précieux de la cohésion du groupe en exil grâce à l'acquisition de techniques réutilisables ultérieurement, allégeant la charge exercée sur les communautés voisines avec qui peuvent même se créer des dynamiques d'échange, elle permet une production de nourriture quasi immédiate, même sur des sols pauvres.

  Des scénarios d'urgence qui semblent appelés à se multiplier à l'avenir. Plus vite nous intégrerons les environnements naturel et humain dans une relation symbiotique durable, plus vite le paysage dont nous avons hérité pourra se guérir, guérir la planète et, finalement, nous guérir. Sans doute cependant, nous faudra-t-il revoir quelques-uns de nos schémas actuels !

Michael A. Worham (mworham@yahoo.com)


1. Mollison, B. et Holmgren, D. 1978. Permaculture 1. Une agriculture pérenne pour l'autosuffisance et les exploitations de toutes tailles, Debard, France.

2. Fukuoka, M. 1978. La Révolution d'un seul brin de paille. Une introduction à l'agriculture sauvage. Guy Trédaniel Editeur, Paris.

3. Yeomans, P.A. 1993. Water for Every Farm (De l'eau pour chaque ferme), Keyline Designs, Southport, Queensland.

4. Mollison, B. 1988. Permaculture: designers' manual (Permaculture : guide des concepteurs), Tigari Publications, Australie.