De Monterrey à Johannesburg : quel développement ?

Rio + 10 est l'expression consacrée pour désigner
le " sommet mondial du développement durable "
qui aura lieu à Johannesburg du 26 août au 4 septembre 2002.
Or Rio + 10 n'est pas, à mon sens, une chronologie suffisamment pertinente et certainement pas au regard de l'écologie. Rio + 10 n'est sans doute pas une perspective historique neutre, et il ne s'agit probablement pas non plus d'une notion politique innocente

Par Jacques Grinevald *

Transversales Science Culture

   


  Cette chronologie courte cherche sans doute à minimiser les atermoiements de la politique internationale dans le domaine de l'environnement. On occulte ainsi les critiques radicales du modèle occidental de développement qui s'exprimèrent au tournant des années 1960-1970.

  On ne remonte qu'aux textes officiels signés en 1992 à la Conférence des Nations unies sur l'" environnement et le développement " que Maurice Strong surnomma, avec le succès que l'on sait, le " Sommet de la Terre ".

  À vrai dire, c'est le nom même de Maurice Strong qui doit nous faire penser à Stockholm. La Conférence de Rio, c'était le 20e anniversaire de la conférence de Stockholm sur " l'environnement humain ", dont le même monsieur Strong était déjà aussi le secrétaire général. Mais pour ma part, et je ne suis pas seul, Rio + 10, c'est avant tout Stockholm + 30, ou si vous préférez Stockholm + 10 + 10 + 10, car on ne doit pas oublier la Conférence de Nairobi, en 1982 : c'était déjà " Stockholm + 10 " !

  Je n'invente pas cette formule, je viens de la retrouver dans une lettre de Maurice Strong au professeur Nicholas Polunin (1909-1997), éminence grise des débuts de la diplomatie environnementale dans la Genève internationale. Qui se soucie vraiment des générations futures ? Que signifie cette chronologie pour l'écologie globale de la biosphère, dont nous faisons partie ? Eh bien, ce n'est guère réjouissant. En trente ans, nous avons certes pris conscience des redoutables problèmes écologiques de la Terre, de la crise de la biodiversité, des forêts tropicales, de l'eau, de la dérive anthropogénique de l'effet de serre et ses dramatiques conséquences à venir, mais nous n'en avons pratiquement rien fait.

  Certes, les rapports scientifiques se sont accumulés, mais qui se soucie vraiment des générations futures, qui prend vraiment au sérieux les risques qui concerneront directement nos enfants et nos petits-enfants, au Nord comme au Sud ? D'inquiétantes controverses (je ne parle pas ici des controverses proprement scientifiques) viennent toujours brouiller dans le grand public le message des scientifiques du Groupe intergouvernemental d'étude de l'évolution du climat (GIEC), et ce jeu de massacre des lobbies, qui a déjà démoli le protocole de Kyoto, n'est sans doute pas sans rapport avec notre boulimie énergétique et notre mythe de la croissance économique, car la croissance actuelle est aussi sensible que les milieux d'affaires au prix du pétrole, car qui dit commerce dit transport, qui dit consommation dit production. Les pauvres, victimes et responsables !

  À partir de Rio, et de l'Agenda 21, l'environnement n'est plus considéré comme un obstacle pour le business et le commerce. Par un curieux tour de passe-passe, l'environnement est désormais présenté comme la voie royale du développement durable, synonyme, selon le rapport Brundtland lui-même (mais sans aucune justification scientifique sérieuse), de nouvelle " ère de croissance ".

  L'idée forte qui émerge du rapport Brundtland, puis de la Conférence des Nations unies sur " l'environnement et le développement ", à Rio de Janeiro, est que la dégradation de l'environnement est causée par la pauvreté, mieux, par les pauvres, qui sont trop nombreux et ne possèdent pas les bonnes technologies propres. Autrement dit, la protection, voire l'amélioration de l'environnement, passe par la croissance économique, et donc par le commerce international qui favorise la croissance.

  Dans cette doctrine dominante, les pauvres se retrouvent doublement accablés : ils sont non seulement les premières et principales victimes de la dégradation écologique, mais encore ils en sont eux-mêmes responsables, pour ne pas dire coupables ! En pointant la pauvreté comme source de la crise écologique, on refoule l'analyse critique de la technoscience et de l'industrialisme des " nations riches " de l'Occident qui avait vu le jour au début du mouvement écologiste, à l'époque des pionniers de l'environnement qui va, en gros, de la publication de Printemps silencieux de Rachel Carson, en 1962, à la conférence de Stockholm, en 1972.

  Cette thèse qui accuse la pauvreté des misérables et occulte l'insolence de la richesse des puissants est désormais largement répandue dans les milieux officiels dominés par la " religion " de la Banque mondiale. Elle s'applique à toutes les personnes et à tous les pays qui ne sont pas riches, au sens donné à ce terme par la théorie économique occidentale dominante, et donc particulièrement aux gens pauvres des pays " les moins avancés " de la planète.

  Dans le monde des grandes et moins grandes puissances, des pays les plus riches du monde comme on dit, il n'y a pas de pitié pour les misérables, au sens hugolien du terme.

Cet article a été publié dans L'Écologiste (1).

* Jacques Grinevald est chargé de cours à l'Institut universitaire d'étude du développement (Genève), à l'université de Genève et à l'École polytechnique fédérale de Lausanne.

1 L'Écologiste, hiver 2001 (Tél : 01 46 28 70 32). Ce numéro contient un excellent dossier " Défaire le développement, refaire le monde ", dans lequel on peut lire, outre cet article de Jacques Grinevald, des contributions de Teddy Goldsmith, Ivan Illich, Serge Latouche, Pierre Rahbi, etc.

1/  Introduction au dossier

2/  
Rio + 10 n'est sans doute pas une perspective historique neutre, et il ne s'agit probablement pas non plus d'une notion politique innocente

Par Jacques Grinevald *'

Par Edgar Morin *

Par Serge Latouche

Par Jean-Baptiste de Foucauld *


6/  
Changez l'eau du bain, mais gardez le bébé !

Par René Passet *

Par Wolfgang Sachs *

8/ Introduction au développement durable