De Monterrey à Johannesburg : quel développement ?

L'antinomie du développement durable
" There cannot be much doubt, sustainable developpement is one of the most toxic recipes ". Nicholas Georgescu-Roegen, Corr. to J. Berry, 1991 (1). On appelle oxymore (ou antinomie) une figure de rhétorique consistant à juxtaposer deux mots contradictoires, comme " l'obscure clarté ". Ce procédé inventé par les poètes pour exprimer l'inexprimable est de plus en plus utilisé par les technocrates pour faire croire à l'impossible.

Par Serge Latouche

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  Ainsi, une guerre propre, une mondialisation à visage humain, une économie solidaire, etc. Le développement durable est une telle antinomie.

  Il faut noter que le développement soutenable n'est pas une trouvaille d'économistes. Il s'agit d'un slogan imaginé par les grandes institutions internationales et lancé par Maurice Strong, secrétaire général de la CNUED (Commission des Nations unies pour l'environnement et le développement) à l'occasion de la conférence de Rio, en 1992. Les économistes ont été sommés d'en faire un concept clé de l'économie écologique. Il s'y intègre d'ailleurs assez bien et véhicule les mêmes ambiguïtés qu'elle.

  Le débat fait rage entre les experts, sur la signification du soutenable/ durable. Pour les uns, le développement soutenable/durable, c'est un développement respectueux de l'environnement (soutenabilité forte et substituabilité faible entre les facteurs).

  L'accent est alors mis sur la préservation des écosystèmes. Le développement signifie, dans ce cas, bien-être et qualité de vie satisfaisants, et on ne s'interroge pas trop sur la compatibilité des deux objectifs, développement et environnement. Cette attitude est assez bien représentée chez les militants d'ONG et chez les intellectuels humanistes.

  La prise en compte des grands équilibres écologiques peut aller, chez eux, jusqu'à la remise en cause de certains aspects de notre modèle économique de croissance, voire de notre mode de vie. Pour les autres, l'important est que le développement tel qu'il est puisse durer indéfiniment.

  Cette position est celle des industriels, de la plupart des politiques et de la quasi- totalité des économistes. Le développement soutenable est comme l'enfer. À Maurice Strong déclarant le 4 avril 1992 : " Notre modèle de développement, qui conduit à la destruction des ressources naturelles, n'est pas viable. Nous devons en changer ", font écho les propos de Georges Bush (senior) : " Notre niveau de vie n'est pas négociable " (2).

  Le développement soutenable est comme l'enfer, il est pavé de bonnes intentions. Les exemples de compatibilité entre développement et environnement qui lui donnent créance ne manquent pas. Bien évidemment, la prise en compte de l'environnement n'est pas nécessairement contraire aux intérêts individuels et des agents économiques.

  Il se trouve des industriels convaincus de la compatibilité des intérêts de la nature et de l'économie. " En tant que dirigeants d'entreprise, proclame le manifeste du Business Council for Sustainable Development, nous adhérons au concept de développement durable, celui qui permettra de répondre aux besoins de l'humanité sans compromettre les chances des générations futures. " (3) Tel est bien le pari du développement durable.

  Un industriel américain exprime la chose de façon beaucoup plus simple : " Nous voulons que survivent à la fois la couche d'ozone et l'industrie américaine. " Cela vaut la peine d'y regarder de plus près, en revenant aux concepts pour voir si le défi peut encore être relevé.

  La définition du développement durable telle qu'elle figure dans le rapport Brundtland ne prend en compte que la durabilité. Il s'agit, en effet, d'un " processus de changement par lequel l'exploitation des ressources, l'orientation des investissements, les changements techniques et institutionnels se trouvent en harmonie et renforcent le potentiel actuel et futur des besoins des hommes ". Il ne faut pas se leurrer pour autant.

  Ce n'est pas l'environnement qu'il s'agit de préserver, mais avant tout le développement. Là réside le piége. Le problème, avec le développement soutenable, n'est pas tant avec le mot soutenable, qui est plutôt une belle expression, qu'avec le concept de développement, qui est carrément un mot " toxique ". En effet, le soutenable signifie que l'activité humaine ne doit pas créer un niveau de pollution supérieur à la capacité de régénération de l'environnement.

  En fait, les caractères durable ou soutenable renvoient non au développement " réellement existant " mais à la reproduction. En revanche, la signification historique et pratique du développement, liée au programme de la modernité, est fondamentalement contraire à la durabilité.

  On peut définir le développement comme une entreprise visant à transformer les rapports des hommes entre eux et avec la nature en marchandises. Il s'agit d'exploiter, de mettre en valeur, de tirer profit des ressources naturelles et humaines. La main invisible et l'équilibre des intérêts nous garantissent que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Pourquoi se faire du souci ? Une véritable décroissance est indispensable

  La plupart des économistes, qu'ils soient libéraux ou marxistes, sont en faveur d'une conception qui permette au développement économique de perdurer. Ainsi l'économiste marxiste Gérard d'Estanne De Bernis déclare : " On ne fera pas ici de sémantique, on ne se demandera pas non plus si l'adjectif " durable " (soutenable) apporte quoi que ce soit aux définitions classiques du développement, tenons compte de l'air du temps et parlons comme tout le monde. (...)

  Bien entendu, durable ne renvoie pas à long, mais à irréversible. En ce sens, quel que soit l'intérêt des expériences passées en revue, le fait est que le processus de développement de pays comme l'Algérie, le Brésil, la Corée du Sud, l'Inde ou le Mexique ne s'est pas avéré " durable " (soutenable) : les contradictions non maîtrisées ont balayé les résultats des efforts accomplis, et conduit à la régression ".

  Effectivement, le développement étant défini par Rostow comme " self-sustaining growth " (croissance autosoutenable), l'adjonction de l'adjectif durable ou soutenable à développement est inutile et constitue un pléonasme. En conclusion, en accolant l'adjectif durable au concept de développement, il est clair qu'il ne s'agit pas vraiment de remettre en question le développement réellement existant, celui qui domine la planète depuis deux siècles : tout au plus songe-t-on à lui adjoindre une composante écologique. Or la pression de l'économie mondiale actuelle sur la biosphère dépasse, et de beaucoup, sa capacité de régénération.

  Il est plus que douteux que la dématérialisation toute relative de la production suffise dans l'avenir à résoudre les problèmes. Une véritable décroissance de la production physique est indispensable (ce qui ne signifie pas nécessairement un moindre bien-être). Quand on est à Rome et que l'on doit se rendre par le train à Turin, si on s'est embarqué par erreur dans la direction de Naples, il ne suffit pas de ralentir la locomotive, de freiner ou même de stopper, il faut descendre et prendre un autre train dans la direction opposée. Pour sauver la planète et assurer un futur acceptable à nos enfants, il ne faut pas seulement modérer les tendances actuelles, il faut carrément sortir du développement et de l'économicisme, tout comme il faut sortir de l'agriculture productiviste pour en finir avec les vaches folles et les aberrations transgéniques.

* Serge Latouche est professeur émérite de l'université Paris-Sud.

1 Cité par Mauro Bonaiuti, La Teoria bioeconomica. La " nuova economia " di Nicholas Georgescu-Roegen, Carocci, Rome, 2001, p. 53.

2 Cité par Jean-Marie Harribey, L'Économie économe, L'Harmattan, 1997. 3 Changer de cap, Dunod, 1992, p. 11. Pour une abondance maîtrisée, solidaire et frugale

1/  Introduction au dossier

2/  
Rio + 10 n'est sans doute pas une perspective historique neutre, et il ne s'agit probablement pas non plus d'une notion politique innocente

Par Jacques Grinevald *'

Par Edgar Morin *

Par Serge Latouche

Par Jean-Baptiste de Foucauld *


6/  
Changez l'eau du bain, mais gardez le bébé !

Par René Passet *

Par Wolfgang Sachs *

8/ Introduction au développement durable