De Monterrey à Johannesburg : quel développement ?

Changez l'eau du bain, mais gardez le bébé ! Le développement - notamment " durable " - nous disent nos amis, récupéré et véhiculant une vision occidentaliste autant que néo-colonialiste du monde, est un concept discrédité qu'il faut jeter à la poubelle. Mais, quand un concept est détourné de sa véritable signification, est-ce lui qu'il faut remettre en cause ou les politiques qui le dénaturent ?

Par René Passet *

Transversales Science Culture

   


  Faut-il céder à toutes les récupérations d'un système qui s'est fait une stratégie de reprendre à son compte les armes qui le gênent pour les retourner contre leurs initiateurs ?

  Au commencement était la " croissance " En fait, le concept de développement a été créé, très exactement, pour combattre les maux qu'on veut lui imputer aujourd'hui.

  Au commencement était la " croissance ", conception unidimensionnelle et quantitative, qui n'avait rien d'absurde aussi longtemps que les niveaux de vie se situaient proches du minimum vital et que l'activité économique ne dégradait pas le milieu naturel.

  Le " plus ", orienté vers la satisfaction des besoins fondamentaux, était aussi le " mieux " comme il l'est encore pour les populations pauvres d'aujourd'hui ; les mots " croissance " et " développement " étaient considérés comme équivalents. Dès le début des années 1970, se multiplient les accidents dommageables pour l'environnement (les naufrages répétés de pétroliers géants).

  Puis, dans les années 1980, apparaissent les atteintes " globales " à la nature : le trou de l'ozone stratosphérique, l'effet de serre, la réduction de biodiversité… Ce sont les mécanismes régulateurs par lesquels la nature maintient son aptitude à porter la vie qui se trouvent remis en cause ; de l'environnement on passe à la biosphère ; ce n'est plus de dysfonctionnements qu'il faut parler, mais d'un conflit entre la logique de la croissance économique et celle par laquelle la biosphère assure sa reproduction dans le temps.

  Le quantitatif se dissocie du qualitatif. C'est alors que le " développement " se sépare de la " croissance ". Déjà, dans les années 1960, François Perroux distinguait les deux phénomènes : " La croissance, précisait-il, est l'augmentation soutenue pendant une ou plusieurs périodes longues… d'un indicateur de dimension ; pour la nation, le produit global brut ou net en termes réels ", alors que " le développement est la combinaison de changements mentaux et sociaux d'une population qui la rendent apte à faire croître cumulativement et durablement son produit net global " (1).

  Je posais, pour ma part (2), qu'une croissance (phénomène quantitatif et unidimensionnel) n'est un développement (à la fois quantitatif, qualitatif et multidimensionnel) que si elle respecte les mécanismes assurant la reproduction des sphères humaine et naturelle dans lesquelles elle s'accomplit. Le développement, phénomène complexe, doit donc articuler les logiques - à la fois différentes, indissociables et irréductibles à une seule d'entre elles - de ces trois sphères. Conditions dites " fortes ".

  Ainsi conçu, il est par définition durable. Et si j'accepte le concept de " développement durable " - proposé en 1987 dans le rapport Brundtland -, c'est davantage pour me plier à un usage que par nécessité. C'est au prix d'une véritable mutilation que l'économie néo-libérale s'est emparée d'un concept opposé à toutes ses visées réductionnistes.

  La nature, nous dit-on, n'est productive que par le travail humain qui s'y trouve incorporé : matière première transformée par le travail, elle est donc un capital ! En conséquence, la production découle de la coopération de deux formes de capital - naturel et technique - de sorte que, lorsque le premier s'épuise, on peut le compenser par l'augmentation du second et maintenir constant le flux qui en résulte.

  La conclusion est donc que le développement durable se détermine par l'action et au niveau du seul capital technique - c'est-à-dire au sein de la sphère économique - selon les bonnes lois de la seule économie vraie… néo-libérale évidemment ! Version dite " faible ", purement unidimensionnelle, quantitative… et absurde : si le capital naturel s'épuise, c'est que les prélèvements sont supérieurs aux flux de reconstitution et, en intensifiant les premiers, on ne peut qu'accélérer l'épuisement de la ressource.

  Après scoumoune, scoubidollisme, on mettra bidule Je suis d'accord avec le constat de nos amis, selon lequel le concept ainsi perverti et récupéré véhicule les pires entreprises occidentalistes, néo-libérales et néo-colonialistes. Stiglitz (3) met en évidence la façon dont le FMI, propageant une conception purement financière du développement, provoque les pires catastrophes dans le monde et notamment dans les pays pauvres du Sud.

  Mais plutôt que sur les changements de mots, je préfère mettre l'accent sur les politiques, les logiques et les pouvoirs qui inspirent ces aberrations. Changez les mots ; mettez n'importe quel terme à la place du concept incriminé - scoubidou, par exemple ; ne changez pas les choses et vous pouvez être sûr que, dans dix ans, le scoubidollisme sera dénoncé comme une conception impérialiste et colonialiste. Alors on mettra bidule... Par pitié, attaquons-nous au vrai problème ! Et, pour une fois qu'un concept apporte une peu de clarté - ce qui est rare en économie -, gardons-nous de semer la confusion. Lorsque la peste sévit, faut-il mettre en cause le concept de santé ou s'attaquer aux causes de la peste ?

* René Passet est économiste. Dernier ouvrage paru: Eloge du mondialisme par un anti présumé, Fayard, 2001. 1 L'Économie du xxe siècle, 1961. 2 L'Économique et le Vivant, 1979. 3 La Grande Désillusion, Fayard, 2002. Un mémorandum pour Johannesburg Par Wolfgang Sachs * Sous les auspices de la Fondation Heinrich Böll, des auteurs, coordonnés par Wolfgang Sachs, vont lancer à New York un mémorandum pour le Sommet de Johannesburg. Ils posent la question centrale : " Oui au développement, mais quel type de développement et pour qui ? " Leurs recommandations s'appuient sur les principes de développement durable et d'équité écologique. Voici le résumé des éléments principaux de ce mémorandum. La première partie - " Rio, dix ans plus tard " - évalue les dix années qui ont passé depuis la conférence de Rio et souligne le paradoxe de Rio : cette conférence a lancé un nombre considérable de processus institutionnels à succès, sans toutefois produire des résultats tangibles à échelle globale. En particulier, la mondialisation économique a considérablement érodé les progrès faits à un micro- niveau, répandant une économie d'exploitation à travers le globe et exposant des ressources naturelles du Sud et de la Russie à la pression du marché mondial. La deuxième partie - " L'agenda de Johannesburg " - identifie quatre thèmes de fond qui devraient être de tous les débats du Sommet. Cette question avant toute autre est cruciale : que signifie " juste " dans un espace naturel limité ? D'un côté, l'équité exige que l'on étende les droits des pauvres à leurs habitats ; tandis que, de l'autre, il faudrait réduire les prétentions des riches sur les ressources. Les intérêts des communautés locales pour subvenir à leurs besoins se heurtent souvent aux intérêts des classes urbaines et des entreprises qui souhaitent développer leur consommation et leurs profits. Ces conflits autour des ressources ne seront pas atténués tant que les riches n'iront pas vers des modes de production et de consommation producteurs de ressources. La troisième partie - " Droits de subsistance " - va à l'encontre de la sagesse conventionnelle qui voudrait que l'éradication de la pauvreté s'associe mal à la protection de l'environnement. Au contraire, les subsistances ne peuvent être assurées sans un accès garanti à la terre, aux graines, aux forêts, aux pâturages, eaux de pêche et sources d'eau… De plus, la pollution de l'air, des sols, de l'eau et de la nourriture affaiblit de façon chronique la santé physique des pauvres, particulièrement dans les villes. La protection de l'environnement n'est donc pas contradictoire avec l'élimination de la pauvreté, elle en est la condition. La quatrième partie - " Richesse équitable " - souligne que l'atténuation de la pauvreté ne peut être séparée de l'atténuation de la richesse. L'espace naturel global est divisé de façon inéquitable ; l'accès à plus de droits sur les ressources pour les petits consommateurs implique une réduction des exigences en ressources des sur- consommateurs du Nord et du Sud. Comme le suggèrent les conventions sur le climat et la biodiversité à l'égard des nations, il n'y aura pas d'équité sans écologie. Inversement, il n'y aura pas d'écologie sans équité, parce qu'il n'y aura pas d'entente sur des accords s'ils sont jugés injustes. La cinquième partie - " Administration pour l'écologie et l'équité " - propose des changements dans les cadres institutionnels au niveau international pour renforcer la responsabilité écologique et les droits de subsistance. La démocratisation des systèmes d'administration est la meilleure façon de protéger l'environnement. Une convention cadre concernant les droits des communautés locales sur les ressources consoliderait les droits des habitants de zones riches en ressources, dont les modes de vie sont menacés par le forage, le pétrole, l'exploitation forestière et d'autres industries basées sur l'extraction. De plus, les droits concernant l'environnement - dont le droit à une information complète, les droits des consommateurs et le principe de précaution et de prévention, qui veut que le pollueur paie - doivent faire partie intégrante de la loi à tous niveaux. Les prix du marché doivent mieux refléter la véritable nature des coûts sur l'environnement. Une comptabilité analytique complète exige qu'on retire les subventions perverses pour l'environnement. Il faut également une réforme fiscale, qui ferait basculer l'imposition de la force de travail sur la consommation, la pollution et le gâchis de ressources. Une comptabilité analytique complète requiert également des frais d'utilisation pour les biens communs mondiaux, en particulier l'atmosphère, le ciel et les mers. Grâce à une comptabilité analytique complète, des décisions économiques seront prises avec des impacts minimaux sur l'environnement. Les régimes de commerce international doivent favoriser le développement durable et l'équité, et pas seulement l'efficacité économique. De ce point de vue, la libéralisation du marché façon OMC menace la cohérence sociale, sape la sécurité agro-alimentaire et met en danger les écosystèmes partout dans le monde. Le Nord et le Sud n'ont pas besoin de libre-échange, mais d'échange équitable. Le libre-échange doit être subordonné aux plus grandes causes des droits de l'homme et du développement durable. Ce qui signifie que les nations devront avoir plus souvent l'opportunité de réguler le commerce pour protéger le bien public. Ceci exige également que des traités sur l'environnement soient prioritaires face à des accords commerciaux. De plus, les rapports de commerce, ainsi que la conduite d'acteurs économiques doivent être adaptés à la promotion des droits de l'homme et du développement durable. Au-delà de codes de conduite d'affaires plus faciles à contrôler, un cadre de production socialement responsable est requis, dont les principes s'appliqueraient à toutes les activités commerciales. Enfin, l'architecture financière globale doit être remaniée, avec notamment une taxe sur la spéculation financière, des allégements de dettes et un développement du commerce d'échange transfrontalier électronique. Un nouvel agenda historique doit être implanté dans de nouvelles institutions. D'abord, il faut faire de l'UNEP une Organisation mondiale de l'environnement. Deuxièmement, une Agence décentralisée d'énergie renouvelable doit être créée. Enfin, le Mémorandum plaide pour un Tribunal d'arbitrage international. * Wolfgang Sachs, économiste, est l'un des chefs de file du mouvement écologiste en Allemagne. Texte traduit de l'anglais par Louise Bartlett.

1/  Introduction au dossier

2/  
Rio + 10 n'est sans doute pas une perspective historique neutre, et il ne s'agit probablement pas non plus d'une notion politique innocente

Par Jacques Grinevald *'

Par Edgar Morin *

Par Serge Latouche

Par Jean-Baptiste de Foucauld *


6/  
Changez l'eau du bain, mais gardez le bébé !

Par René Passet *

Par Wolfgang Sachs *

8/ Introduction au développement durable