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L'environnement,
champ d'intersection de phénomènes culturels ?
Les deux cultures
par
Dominique ALLAN MICHAUD
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Il est question dans le manifeste du Réseau de sauver la mémoire pour sauver l'environnement, naturel et social, de l'homme. Qu'est-ce à dire du point de vue de la culture, c'est-à-dire de ce qui réunit des aspects intellectuels comme étant le propre d'une civilisation ?
« Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur » : telle était la ligne directrice de l'ouvrage fameux de Georges Orwell, 1984. La façon dont les êtres vivants pourront vivre au futur (ou ne le pourront pas…) dépendrait-il, dépendra-t-il, de la façon dont l'espèce humaine voudra (ou pourra) comprendre l'histoire pour agir dans le présent ? Certes, une idée de cette sorte quant au lien unissant le futur au passé fut à la base de nos questions « que l'on osera dire posées aux militants de la fin du XXe siècle par les militants de la fin du XIXe siècle » : à la base des interrogations de deux siècles sur L'Avenir de la société alternative 4 . Mais entre une analyse et un programme politique… et plus encore un projet culturel, il y a un écart d'importance, une différence d'échelle. Et que pèse la plus belle des analyses d'un animalcule isolé sur la planète Terre, dans l'immensité de l'espace et l'infinie accumulation du temps ?
La crise écologique comme l'écologisme et l'environnementalisme qui prétendent l'affronter, au-delà de la science écologique qui peut l'expliquer et proposer des remèdes, l'ensemble des éléments du discours écologique, s'inscrivent dans une histoire qui n'est pas seulement du passé : la question naturelle s'inscrit dans la culture humaine, et dans cette culture, de cette culture, nous vivons. Pour ceux qui pensent, depuis le début des années 70, que l'environnement est un mot désignant non seulement le Tout de la nature, mais le Tout de la société 5 , c'est de la trame même de l'existence qu'il s'agit. Mais pour les autres ? « La Terre est notre soleil », dit la publicité des supermarchés Carrefour pour vanter les produits issus de l'agriculture biologique qui se retrouvent dans leurs rayons. Est-ce à dire que les dirigeants, les salariés et les clients de l'entreprise entendent réconcilier la nature et la culture comme le voulait Pierre Fournier, inspirateur de l'écologisme : la « réconciliation de l'homme avec lui- même, avec les autres et avec le grand Tout 6 » ? Certainement pas tous, peut-on supposer… même sans aller jusqu'à la violence verbale d'un responsable du réseau Biocoop stigmatisant « la schizophrénie de ces consommateurs qui entretiennent le système qui les exploite et les abrutit ». Avant, toutefois, de regretter l'absence de l' « alternatives appropriées », et de se refuser au repliement « par sectarisme idéologique »7 ...
L'environnement, c'est ce qui entoure et conditionne la vie de l'homme, de la campagne à la ville. C'est de la nature et de la culture. Admettons même le postulat qui voudrait que ce soit de la culture de la nature humaine qu'il s'agisse : il aurait pu séduire Fournier que rebutait, par contre, la thématique de la « défense de l'environnement ».
Mais existe-t-il une culture de l'environnement, ou celle-ci ne serait-elle qu'un projet, un songe, pire : une chimère, derrière une succession d'effets de mode et d'efforts de rhétorique qui a commencé à se dessiner à la fin des années 60 ? Un discours multiple, une action militante associative puis politique, une entrée dans les institutions pour une cogestion, plus ou moins timide selon les pays, ont certes fait progresser dans les esprits, avec quelques effets dans la réalité, l'idée d'une crise écologique, et ont évidemment fait rêver – au moins quelques-uns – à la pensée d'une issue écologiste, d'une société écologique.
Une culture est-elle née pour autant ? Le succès de l'agriculture biologique n'est-il pas encore trop lié au cocktail de certaines peurs, à la peur surtout de la « vache folle » ?
Il existe une réalité : celle de l'industrialisation du monde, de l'urbanisation du monde, de l'occidentalisation du monde. La revendication d'une altermondialisation y renvoie.
Parmi les phénomènes culturels dont l'environnement semble le champ d'intersection, ceux liés au développement ne sont pas supprimés par ceux liés à la protection : l'expression seule de développement durable en est le signe. Pendant les vingt années qui ont séparé deux fameuses conférences des Nations Unies, entre 1972 et 1992, le vocabulaire avancé a évolué. 1972 à Stockholm, c'était la conférence sur l'environnement humain. 1992 à Rio de Janeiro, ce sera la conférence sur l'environnement et le développement. Au terme d'écodéveloppement de la première période 8, sera préférée dans la deuxième l'expression de développement durable. Cette dernière fait désormais florès à l'échelle mondiale. Elle a pu susciter maintes interrogations sur un possible double sens 9, mais n'est-ce pas la cause de son succès que cette situation de « concept vague » (pour reprendre la terminologie d'Abraham Moles) ? Sustainable étant le mot original des séminaires et des rapports, de 1979-1980 à 1987-1988, mieux eût valu voir populariser l'expression de développement soutenable : mais, précisément, cela n'eut pas lieu 10 ...
La difficulté de conception d'une culture spécifique homogène de l'environnement ne doit pas être minimisée. Si l'on considère que la science, l'écologie, en serait une donnée évidente, voire une base imposée, le problème n'est pas simplifié, bien au contraire. Faut-il rappeler que l'historien américain Donald Worster, comme axe de son livre de 1977 devenu un classique, avait choisi la séparation entre science arcadienne et science impérialiste 11 ? Tout concourt à l'impression d'une dualité de culture, avec des alternances de compétition et de coopération. Devrait-on et pourrait-on aller au-delà ?