Mémoire de l'environnement

 
Les leçons de l'écologie à la société urbaine et industrielle

par
Roger DAJOZ



Ce texte est une version, qui n’a pu être actualisée par son auteur lequel en a laissé le soin à l’éditeur, de la communication au forum « Viv(r)e la Ville », organisé par D. Allan Michaud le 18 novembre 1995 à L’Haÿ-les-Roses (94). Nous remercions M. Roger Dajoz d’en avoir autorisé la reproduction. Les « leçons » en question sont intéressantes en elles-mêmes, et aussi en ce qu'elles révèlent de la possible emprise de l'écologie comme science sur la totalité de l'environnement humain, naturel et social ; mais de surcroît en proposant un regard de l'écologue sur le rapport entre passé, présent et futur, le texte relève de ces éléments de mémoire représentatifs d'étapes de la réflexion : texte à conserver donc… et que son auteur avait perdu… Le titre est de l'éditeur.

Le mot écologie est trop souvent employé pour désigner des produits ou des activités qui n'ont rien à voir avec cette science. Mais les résultats de l'écologie scientifique apportent des idées, des règles qui permettent de mieux « vivre la ville ». Ce sera le sujet que nous essaierons de traiter. Nous avons choisi quatre thèmes qui nous paraissent être parmi les plus importants.


- I -


Lorsqu'on s'intéresse à l'écologie urbaine et à l'amélioration des conditions de vie dans les villes, il est nécessaire de prendre en compte deux phénomènes qui ont pris une ampleur considérable : la croissance démographique et l'urbanisation croissante. La croissance démographique de l’espèce humaine est rapide (même si elle a ralenti : de 2 % par an dans les années 1960 à 1, 2 % maintenant). De 1,6 milliards en 1900 la population du globe est passée à 4 milliards en 1975, à 6 milliards 250 millions en 2003. Les estimations des Nations unies 1 prévoient une population de près de 8 milliards 200 millions en 2030. La menace que fait peser cette explosion démographique a été dénoncée dès 1968 par l’écologiste américain P. Ehrlich qui a crée l’expression « bombe P » (P pour population). Une conséquence de cette croissance démographique et de la politique économique qui, dans beaucoup de pays, appauvrit les campagnes, est le regroupement d’hommes qui s’entassent de plus en plus dans des agglomérations gigantesques de plusieurs millions d’habitants où les conditions de vie sont souvent lamentables. En 2000, Il existait dix-huit villes de 10 millions d’habitants et plus, Tokyo en tête avec 34,4 millions ; Mexico avait18,1 millions d’habitants (au 2e rang), et Sao Paulo 17,1 millions (au 4e rang derrière New York : 17,8 millions). En l’an 2015 ces villes pourraient en avoir respectivement 36,2 ; 20,6 ; 20 (New York : 19,7). On sait que Mexico était devenu au cours du XXe siècle la ville la plus polluée du monde, avec des conditions de vie intenables. Les problèmes économiques, sociaux et écologiques que posent ces agglomérations paraissent insolubles. Avec 1,8 % de croissance annuelle, entre 2003 et 2007 le pourcentage de la population vivant dans les villes pourrait passer de 48 % à plus de 50 %, pour atteindre 61 % en 2030 : de 3 à 5 milliards de citadins. Le cas du Brésil a été caractéristique d’une tendance. Dans ce pays 36% des habitants avaient moins de quinze ans au milieu des années 1990. Entre 1950 et 1989 le pourcentage de la population vivant dans les villes était passé de 34% à 71%. Attirées par la perspective d’un emploi les populations rurales pauvres du Nord et du Nord-Est se concentrent dans les villes de Sao Paulo et de Rio de Janeiro (10,8 millions d’habitants en 2000 ; 12,4 prévus en 2015) : des villes où les bidonvilles (les favelas) s’étendent constamment. La vague démographique a incité le gouvernement à favoriser la migration vers l’Amazonie ce qui provoque une dégradation sans précédent de ce massif forestier unique au monde.

Les écologues ont établi que les populations animales ne peuvent pas, dans un territoire dont l’étendue est limitée, dépasser un effectif que l’on appelle la charge biotique maximale. Si cette valeur est dépassée des perturbations apparaissent qui ramènent généralement la population à une valeur très inférieure à cette charge biotique. La vie dans le milieu urbain entraîne chez l’homme des modifications du comportement, de la physiologie, des pathologies et même la perte de la culture traditionnelle (aujourd’hui beaucoup d’enfants des villes n’ont jamais vu de vache). La surpopulation dans les villes, avec toutes ses conséquences néfastes, représente une menace non seulement écologique, mais aussi économique et sociale pour les années à venir.

La croissance des villes va de pair avec celle de la population mondiale. Les facteurs socio-économiques qui agissent sur le taux de croissance des populations sont nombreux. Les plus importants sont le niveau d’éducation, le niveau de vie et aussi diverses idéologies dont beaucoup propagent des idées favorisant une natalité élevée. Or la situation alimentaire d’une grande partie de l’humanité est déjà très mauvaise. Des famines périodiques sévissent. La croissance des rendements et des récoltes ne suit pas la croissance démographique et même un pays comme la Chine qui a fait beaucoup d’efforts pour contrôler sa démographie n’aura peut-être plus d’autosuffisance alimentaire dans quelques années. La surface de terre cultivée par habitant diminue d’autant plus vite que beaucoup de terres à vocation agricole sont détruites par les constructions ou stérilisées par des pratiques culturales défectueuses. En 1950 la surface cultivée était de 0,24 hectare par habitant ; elle n’était plus que de 0,13 hectare en 1980 ; elle devrait être plus réduite encore dans l’avenir. La pénurie risque d’être accrue par une politique totalement antiécologique qui freine la production dans les pays excédentaires, en particulier ceux qui sont exportateurs de céréales (cf. la mise en jachère d’une partie des terres en Europe occidentale).


- II -


Les êtres vivants – les végétaux, les animaux mais aussi l'homme – occupent sur la Terre un espace que l'on appelle la biosphère. Celle-ci est composée de trois compartiments : l'atmosphère (l'air que nos respirons), l'hydrosphère (l'eau des rivières et des océans) et la lithosphère (le sol et les roches). La biosphère se présente comme une mince pellicule – son épaisseur maximum est  d'environ 20 km – si on  la  compare  au  diamètre de la Terre qui est de  12 600 km.  Elle  est   le  résultat  de  l'action des  êtres vivants qui s'est poursuivie durant 3 milliards d'années. Ceci est surtout marqué au niveau de l'atmosphère. L'atmosphère primitive était dépourvue d'oxygène alors que de nos jours ce dernier élément forme 20% de l'air que nous respirons. La biosphère évolue lentement. Les modifications que lui fait subir l'homme sont beaucoup plus rapides que les modifications naturelles. Ceci provoque des perturbations qui risquent de devenir irréversibles et dont les conséquences seront considérables. On appelle changement global ( traduction de l'anglais « global change ») l'ensemble de ces perturbations dont nous mentionnerons les trois principales : l'effet de serre, le trou dans la couche d'ozone, les pluies acides.

L'effet de serre est surtout dû au rejet massif de gaz carbonique (ou dioxyde de carbone) dans  l'atmosphère.   Ce  gaz  provient  de  l'utilisation  massive   des  combustibles   fossiles – charbon, pétrole, gaz naturel – qui sont employés pour le chauffage, dans l'industrie et dans les véhicules à moteur. Le gaz carbonique existe normalement à l'état de traces dans l'atmosphère et il est responsable d'un effet de serre modéré mais suffisant pour maintenir sur terre une température favorable à la vie. Sans le gaz carbonique de l'atmosphère, la Terre serait semblable à la planète Mars dont la température moyenne n'est que de moins 100 degrés. Depuis le début de l'ère industrielle la teneur de l'atmosphère en gaz carbonique a augmenté de 20 pour cent et la température moyenne de la planète s'est accrue de 0,5 degrés en moins d'un siècle ce qui est considérable et beaucoup plus rapide que les variations naturelles de température qui se sont produites au cours des temps géologiques. Deux autres gaz dont la présence est également due aux activités de l'homme, sont responsables d'une partie de l'effet de serre. Ce sont le méthane et surtout les composés appelés chlorofluorocarbones ou CFC qui ont été et sont encore très utilisés dans certaines industries (pour les réfrigérateurs par exemple).

Les conséquences de l'effet de serre sur la biosphère sont nombreuses : fonte des glaces polaires et remontée du niveau des mers (certains territoires seront submergés) ; modifications du régime des pluies avec installation de la sécheresse dans certaines régions comme les plaines du Middle-West américain qui servent aujourd'hui de grenier à blé pour beaucoup de pays ; déplacements de faunes et de flores dont beaucoup d'espèces ne pourront pas survivre. Ces déplacements pourront affecter des organismes pathogènes et certains modèles prévoient déjà l'arrivée du paludisme dans les régions qui sont aujourd'hui épargnées par ce fléau grâce à leur climat tempéré. 

Le trou dans la couche d'ozone d’ozone a été découvert seulement en 1985. Il existe dans la haute atmosphère, entre 17 et 26 km, de l’ozone qui absorbe une grande partie des rayons ultraviolets et en particulier ceux que l’on appelle les UV-B. Cette couche d’ozone a perdu de son importance au-dessus de l’Antarctique et depuis cet amincissement s’est étendu aux régions peuplées de l’hémisphère nord. Les conséquences de l’arrivée de quantités importantes d’UV-B sur Terre sont prévisibles : dégâts dans la végétation accompagnés d’une réduction sensible de la production pour certaines cultures sensibles ; atteintes à la santé des hommes avec en particulier l’augmentation des cataractes et des cancers de la peau. Les responsables de la réduction de la couche d’ozone sont le CFC déjà mentionnés et les oxydes d’azote. Des accords internationaux ont visé à l’interdiction des CFC en l’an 2000 et à leur remplacement par d’autres molécules moins dangereuses pour l’environnement (Protocole de Montréal). L’ozone qui manque dans la haute atmosphère (où il est utile) se retrouve de plus en plus en excès au niveau du sol où il est toxique. Cet ozone provient essentiellement des gaz d’échappement des voitures et lorsque l’ensoleillement est intense il peut se combiner avec des oxydes d’azote également rejetés par les voitures pour former des brouillards toxiques connus sous le nom de smog qui ont été mis en évidence pour la première fois à Los Angeles. Mais ce type de pollution s’est étendu et sévit dans des villes comme Athènes, Rome, Barcelone et même récemment Paris et Lyon. A Los Angeles lors des pics de pollution la circulation était interrompue. A Paris on se contente, pour l’instant, de déclencher des alertes à la pollution.

Les pluies acides sont des pluies chargées d'oxyde de soufre qui les rend acides. L'utilisation de combustibles riches en soufre, soit dans l'industrie soit pour le chauffage domestique, soit dans les moteurs des voitures est à l'origine de ce type de pollution. Celle qui sévit dans la région parisienne provient en partie des rejets d'une centrale électrique située dans la banlieue. Les pluies acides sont la cause de la dégradation de grandes surfaces de forêts en Europe du Nord, ou plus simplement de la corrosion des façades et des sculptures des monuments anciens. La pollution par les oxydes de soufre est connue depuis longtemps. Elle est responsable de la disparition totale ou presque des lichens qui poussent sur les troncs d'arbres ou sur les murs dans les villes. On sait que l'intensité de cette pollution est maximale dans le centre des villes.

Certaines conséquences du changement global sur la qualité de la vie viennent d'être mentionnées. Nous insisterons sur deux aspects qui intéressent plus particulièrement la vie dans les villes. Il règne dans les grandes villes un microclimat particulier qui est caractérisé par une élévation de température pouvant atteindre plusieurs degrés par rapport aux zones périphériques non bâties. Ce microclimat est dû en partie à la chaleur dégagée par le chauffage domestique mais aussi à la multiplication des surfaces verticales qui constituent de véritables pièges à rayonnement solaire. Cette caractéristique du microclimat risque de rendre la vie difficile lorsque la température moyenne de la planète aura suffisamment augmenté, surtout dans les agglomérations qui se développent dans les régions tropicales.

La consommation massive d'énergie est à l'origine de la plupart des pollutions atmosphériques et en particulier de celles qui provoquent l'effet de serre. On reconnaît aujourd'hui le rôle primordial des véhicules à moteur (moteur à explosion ou moteur diesel) dans la pollution de l'air. Cette pollution est évidemment maximale en ville, bien que les courants atmosphériques puissent la transporter au loin (le smog de Los Angeles sévit à plus de cent kilomètres de l'agglomération). « Vivre la ville » signifie donc réglementer la circulation en ville, imposer des véhicules non polluants (ou moins polluants), favoriser les transports collectifs et, pourquoi pas, loger les gens à proximité de leur lieu de travail ce qui leur éviterait de longues heures de déplacement. Dans ce cas comme dans beaucoup d'autres l'écologie rejoint l'économie et même la politique puisque seul le pouvoir politique pourra imposer des mesures d'intérêt général face aux intérêts particuliers. Deux titres parus le même jour dans deux journaux sont révélateurs : « la pollution de l'air à Paris et à Lyon entraîne plusieurs centaines de décès chaque année » et «  le lobby de l'industrie automobile bloque le projet du ministre de l'Environnement ».


- III -


La biosphère est un système hétérogène qui possède une structure en mosaïque bien visible par exemple sur des photos aériennes. Les éléments de cette mosaïque ont reçu le nom d'écosystèmes. Un étang, un champ de blé, un bois, sont des écosystèmes. Un écosystème comprend un ensemble de végétaux, d'animaux et de micro-organismes qui forment ce que l'on appelle la biocénose ; il comprend aussi le support physique de cette biocénose (l'eau de l'étang, le sol du champ ou du bois) qui est le milieu ou biotope. Remarquons que cette terminologie est maintenant entrée dans le langage courant. Ainsi les préfets peuvent-ils prendre des « arrêtés de biotope » qui sont destinés à protéger une certaine étendue de terrain ainsi que les végétaux et les animaux qui s'y trouvent. Il existe déjà au moins un milieu protégé par cette réglementation dans les environs immédiats de Paris.

Parmi les nombreuses recherches qui ont été faites sur les écosystèmes celles qui ont le plus d'importance sont relatives à leur fonctionnement et il est nécessaire de les exposer brièvement. Il existe dans un écosystème trois catégories d'êtres vivants. Les plantes vertes qui possèdent de la chlorophylle sont capables d'utiliser l'énergie solaire pour fabriquer de la matière vivante à partir de l'eau et des sels minéraux du sol, ainsi que du gaz carbonique  de l'air. Ces plantes vertes qui sont les seuls organismes capables de produire de la matière vivante sont des producteurs. Toute la vie sur terre dépend de l'énergie solaire. Les animaux, incapables de produire de la matière vivante, doivent trouver celle-ci toute prête en consommant d'autres organismes. Ce sont des consommateurs. Les herbivores mangent des végétaux et les carnivores mangent les herbivores. Les décomposeurs sont le plus souvent des organismes microscopiques, les bactéries, qui décomposent les détritus végétaux ou les cadavres d'animaux et produisent ainsi des sels minéraux qui seront repris par les végétaux. Le cycle de la matière est ainsi bouclé. Dans un écosystème les éléments constitutifs de la matière vivante sont constamment recyclés et réutilisés. Il n'y a pas de pertes et pas d'accumulation de déchets. Mais l'énergie solaire qui a été captée par les plantes vertes et qui a permis la synthèse de la matière vivante est peu à peu dégradée et perdue. En effet, tous les êtres vivants respirent et dégagent de la chaleur qui n'est pas autre chose que de l'énergie dégradée et irrécupérable.

Dans la nature la matière est constamment recyclée et ne se perd pas tandis que l'énergie est dégradée et perdue. Cette caractéristique fondamentale des écosystèmes naturels devrait inspirer toutes les activités humaines et être mise en oeuvre dans les villes. Le recyclage de tout ce qui peut l'être (papier, verre, aluminium et autre métaux, matières plastiques) permet d'éviter les pollutions en ne rejetant pas dans la nature de produits polluants (comme les piles au mercure que l'on commence seulement à récupérer). C'est aussi un moyen de prolonger la durée des stocks de matières premières qui s'épuisent (par exemple on estime que, au rythme actuel d'exploitation, les réserves de cuivre ne dureront qu'une trentaine d'années). Le recyclage du papier évite l'abattage de beaucoup d'arbres. Enfin le recyclage est un moyen d'économiser l'énergie car certains produits comme le verre ou l'aluminium demandent beaucoup plus d'énergie pour leur production que pour leur recyclage. « Vivre la ville » c'est participer aux économies de matières premières et d'énergie et à la lutte contre les pollutions. Le recyclage est encore bien peu répandu en France. Il devrait être généralisé. Ceci suppose aussi une éducation du public pour obtenir que le tri des déchets et l'utilisation des poubelles spécialisées soient faits par les utilisateurs eux-mêmes.

L'épuration des eaux usées est une forme de recyclage car, lorsque ces eaux sont rejetées dans les égouts puis dans les rivières toutes les matières organiques qu'elles contiennent contribuent à polluer les eaux. On sait qu'une ville comme Paris épure à peine le tiers de ses eaux usées. Beaucoup de rivières de France sont fortement polluées et devenues impropres à toute vie. Les grands lacs des Alpes sont eux aussi pollués. L'exemple le plus connu est celui du lac d'Annecy qui a pu être sauvé grâce à d'importants travaux. La pollution des plages par les eaux d'égout des villes littorales est un phénomène qui resurgit chaque année au moment des vacances. L'épuration des eaux est devenue un problème technique et économique car il existe de plus en plus de produits non biodégradables, c'est-à-dire non destructibles dans les stations d'épuration. Il existe aussi des polluants nouveaux comme les métaux lourds que les stations d'épuration classiques ne peuvent pas éliminer. De nouvelles stations d'épuration coûteuses devront être mises en service et l'eau potable risque de devenir très chère dans quelques années. Une solution à la fois écologique et économique consiste à éviter les pollutions au lieu d'essayer de les réduire ensuite. Cela coûterait certainement moins cher à la collectivité. Mais ceci suppose une réorganisation de certaines industries et de diverses activités agricoles qui sont parmi les plus polluantes.

L'étude du fonctionnement des écosystèmes montre que la biomasse (mot savant pour désigner le poids) des organismes diminue lorsqu'on passe des producteurs aux herbivores puis aux carnivores. Le rapport des biomasses des producteurs aux herbivores et des herbivores aux carnivores varie de dix à cent selon les cas. Etant donné que certaines substances toxiques et polluantes comme les pesticides ou certains éléments radioactifs sont très stables et non biodégradables, elles vont passer des herbivores aux carnivores et, comme elles vont se trouver diluées dans la masse de matière vivante de plus en plus faible, leur concentration va aller en croissant. Ce phénomène, qui est appelé la bioconcentration des polluants, est souvent ignoré. Il a pourtant des conséquences pratiques considérables. Lorsqu'on détermine au laboratoire le seuil de toxicité d'un produit en le faisant agir directement sur un animal on oublie que ce produit lorsqu'il est déversé dans la nature, va se concentrer progressivement dans les divers organismes et atteindre des taux très élevés surtout chez les animaux carnivores. Le taux de concentration peut être énorme comme le montre l'exemple bien connu de Minamata au Japon. Dans cette ville une usine rejetait dans la rivière du mercure à des concentrations très faibles, et à peine décelables. Mais en raison du phénomène de bioconcentration, la teneur en mercure des poissons est devenue 500 000 fois supérieure à celle de l'eau. La consommation de poissons importante dans cette région du Japon a provoqué plusieurs dizaines de morts et plusieurs centaines d'intoxications graves. D'autres exemples analogues de pollution de l'environnement par des effluents domestiques ou industriels pourraient être cités.

Il n'est malheureusement pas possible de recycler l'énergie qui, on l'a vu, est irrémédiablement perdue même dans les écosystèmes naturels. La solution consiste donc à économiser l'énergie et à trouver des sources d'énergie renouvelables et nos polluantes. La France est malheureusement très en retard dans ce domaine. Des économies d'énergie peuvent être faites en améliorant l'isolement thermique des immeubles, en réduisant la circulation des véhicules individuels au profit des transports collectifs. Comme sources d'énergie nouvelles on peut citer l'énergie thermique fournie par les eaux chaudes situées en profondeur (ceci est réalisé dans la région de Melun). L'énergie solaire et l'énergie éolienne sont des solutions qui sont adoptées dans certains pays. On peut mentionner l'existence en Californie de champs de « turbines éoliennes » qui alimentent déjà 300 000 foyers et qui seront étendues puisque l'on prévoit que, dans l'avenir, un pourcentage de plus en plus important de la consommation en électricité  de la Californie sera d'origine éolienne. La recherche d'énergies de remplacement est un sujet difficile qui apporte souvent des déboires. On a montré que la combustion du bois dans des cheminées pollue l'air et serait responsable de 820 cas de cancers par an aux Etats-Unis. L'incorporation aux carburants traditionnels d'alcool éthylique issu de la betterave ou de diester issu du colza satisfait peut-être les agriculteurs qui recherchent des débouchés pour leur production mais elle semble avoir des inconvénients que l'on commence à percevoir. La pollution provoquée par ces carburants serait aussi importante que celle causée par les autres carburants. En outre le « rendement écologique » semble négatif puisque l'énergie obtenue par la combustion semble inférieure à celle qui a été injectée dans les cultures pour produire la betterave ou le colza.


- IV -


La diversité de la biosphère se révèle par son hétérogénéité qui a déjà été mentionnée. Cette hétérogénéité est le résultat de trois milliards d'années d'évolution continue. Elle est le support indispensable de la diversité biologique ou biodiversité, mot bien connu depuis la conférence internationale de Rio en juillet 1992, et actuellement sujet de recherche prioritaire pour les écologues du monde entier. La biodiversité est actuellement très menacée par les activités humaines et l'on estime que plusieurs dizaines de milliers d'espèces de plantes et d'animaux disparaissent chaque année. Ceci ne se passe pas seulement dans les régions tropicales mais aussi chez nous et plusieurs exemples pourraient être cités pour la région parisienne.

La biodiversité se réalise à trois niveaux : au niveau génétique par la diversité des races ou des variétés (il existait en France plus de mille variétés de pommiers ; il n'en reste guère qu'une dizaine) ; au niveau de l'espèce ; au niveau des milieux, écosystèmes ou paysages (les pelouses calcaires avec leur nombreuses plantes spéciales sont en voie de disparition en France de même que les forêts non aménagées renfermant de vieux arbres et leur cortège d'animaux remarquables).

On sait maintenant que la diversité et l'hétérogénéité sont indispensables au bon fonctionnement de la nature. Est-ce que toutes ces recherches ont quelque chose à voir avec le sujet «Vivre la ville » ?  Il serait bon que les urbanistes s'inspirent de la nature en appliquant les principes de diversité et d'hétérogénéité dans la construction des immeubles et de divers équipements, en évitant le gigantesque (qui est rare dans la nature). Il est aussi possible de conserver ce qui reste de biodiversité en aménageant dans les villes ou à proximité des espaces verts et des zones protégées renfermant des espèces rares ou des milieux intéressants. Ce genre d'initiative a déjà à son actif quelques réussites dans la région parisienne. Ceci suppose une éducation du public (qui peut se faire par exemple dans les « maisons de l'environnement ») qui est actuellement quasi inexistante. Elle suppose aussi une certaine réglementation.

Quatre sujets seulement ont été abordés mais d'autres pourraient l'être également. Ce qui est important c'est de montrer à quel point nos conceptions sur les relations entre l'homme et son environnement ont été modifiées grâce aux acquis de l'écologie. Cette dernière a été qualifiée de « science subversive » car elle met en cause bon nombre d'idées dont la plupart sont nées au XIXe siècle lorsque les conditions de vie étaient différentes de celles qui existent de nos jours. La population était bien moins importante, et la biosphère dans un état de dégradation moins avancé. Ces idées écologiques peuvent très bien s'adapter à l'amélioration des conditions de vie dans les villes si les décideurs ont les moyens et la volonté d'appliquer les mesures nécessaires.

L'expression développement durable est apparue dans les années 80. C'est un outil qui tente de concilier le développement économique avec les exigences d'une gestion écologique non destructrice de la planète et de ses ressources et qui suggère de faire de l'écologie une véritable « économie de la nature » selon la définition de E. Haeckel qui a créé le mot écologie en 1866. Un développement fondé sur le modèle économique « capitaliste » qui domine actuellement le monde s'accompagne d'une dégradation continue de la biosphère et d'un épuisement des ressources non renouvelables afin d'en tirer un profit immédiat sans se soucier de l'avenir. Il conduit obligatoirement à un effondrement brutal lorsqu'un seuil critique sera atteint. Le développement durable est possible si la dégradation de l'environnement cesse, si la surexploitation des ressources naturelles et leur gaspillage cessent, si le partage des ressources est mieux réglé, si la croissance démographique génératrice de besoins toujours accrus cesse également. Ceci suppose des choix politiques, une réorganisation de la société, un changement radical des modes de pensée. Il n'est peut-être pas trop tard pour opérer cette transformation, mais il ne faudrait pas que des intérêts particuliers, des idéologies ou l'ignorance en retardent trop la mise en oeuvre.



1. ONU (mars 2004) : World Urbanization Prospects : The 2003 Revision ; World Population Policies 2003.