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Manifeste pour la mémoire, manifeste pour le futur |
NOUS APPELONS à une meilleure compréhension de lhistoire de la planète Terre.
Nous appelons à une connaissance de lhistoire de lenvironnement naturel et social : et même nous plaidons pour la reconnaissance dune culture de lenvironnement.
Nous appelons à ne pas oublier ce que furent les conditions dorganisation du monde dans lequel vit lespèce humaine ; et à penser à ce que seraient, à ce que seront, les conditions de la poursuite de son existence.
Nous appelons à ne pas oublier les conditions dorganisation du milieu de lhomme, de cette société qui finit par faire figure de nature ; à ne pas oublier ce qui en a permis le développement ; à ne pas oublier ce qui a mis en danger tous les habitants de la planète, le vivant même.
Notre ambition est immense. Nous appelons à la préparation dEtats généraux de la Planète. Que chacun puisse sexprimer, et dabord ceux qui écrivent sur ces thèmes depuis des générations, et dont la parole trop souvent est confinée dans des lieux inabordables, confisquée presque. Combien décrits nous disent notre histoire, et nous restons sourds à ce message, et nous ignorons cette mémoire. Nous appelons à sauver la mémoire de lenvironnement.
Le travail sera considérable, et nous ne pouvons que lengager, et appeler tous ceux qui se sentent concernés à nous aider. Travail considérable : il faut dabord cerner le contenu général, puis les acceptions particulières, de ce que lon pourrait qualifier de Mémoire de lenvironnement, qui serait indispensable à une inscription dans une culture, dans la culture. Une culture de lenvironnement qui ne soit pas seulement culture de la nature, mais aussi culture de la société, culture scientifique et technique considérée dans la succession des innovations, interrogations, réactions et controverses. Un des enjeux étant une éducation à lenvironnement qui ne soit pas coupée dune histoire.
La thématique est des plus étendues. Nous appelons à lexpliciter, à expliquer le vocabulaire, à confronter les choses, les idées et les mots afin de lutter contre la confusion, contre lomission de certains aspects, contre lincompréhension qui en résulte.
Appelons-nous à un « développement durable » ou « soutenable » (sustainable) , comme le veut la mode légitimée par nombre de militants, utilisée par les institutions et exploitée par les industriels les plus astucieux ? Nous appelons surtout à une compréhension sérieuse des phénomènes qui ne se paye pas de mots, qui ne se satisfasse pas de rhétorique. Si lexpression de développement durable est aujourdhui à lhonneur, nest-ce pas parce quelle sous-entend plusieurs politiques possibles de la façon la moins précise ? Lexpression a un passé dont il importe davoir conscience : et actuellement ni les pouvoirs publics, ni les associations, ni les personnalités qualifiées, malgré des efforts notables mais limités et dispersés, et trop peu connus, nont pu valablement mettre au point des instruments appropriés permettant de réunir, de préserver durablement, et encore moins de vulgariser pour en permettre laccès, les éléments dune telle mémoire. Les acteurs associatifs et politiques eux-mêmes nont pu que constater régulièrement, non sans amertume, leur échec à cet égard, au sein même de ce quil est convenu dappeler lécologisme, par référence à la science quest lécologie.
Nous appelons à la diffusion la plus large des idées, qui ne soit pas une simple dilution dans une vision générale quelque peu floue. Nous appelons à la structuration dune culture et à son intégration dans la culture. Nous estimons que cette culture intégrative des thèmes de protection de lenvironnement devrait être associée aux actions des pays francophones entre eux et en direction du monde anglo-saxon. Faut-il que nous rappelions que les bibliographies scientifiques de ce dernier (et dautres sous leur influence, même en France) oublient régulièrement nombre dapports français dans la plupart des secteurs ? Nous sommes favorables à lenrichissement du monde francophone par les apports anglo-saxons ; nous jugeons souhaitable de contribuer à lenrichissement du monde anglo-saxon par les apports francophones.
Nous nappelons pas à résister à un antagonisme facile et factice entre laction et la connaissance : il a toujours été compris que la seconde doive sous-tendre la première. Par contre cela na pas toujours été encouragé, étant considéré comme un programme dapplication délicate, voire un idéal difficile à atteindre. Le pire est que lon croit parfois quune politique est naturellement basée sur la connaissance alors quil nen est rien Le pire peut être aussi dagir sans attendre la connaissance sous prétexte que cela ferait trop attendre Nous naurons pas le ridicule dappeler à réfléchir avant dagir : il est sûr que cela va de soi. Nous avons lambition de contribuer à rassembler les éléments de réflexion et à les faire connaître afin de pousser à les faire confronter. Cela ne va pas de soi.
Le champ est immense. Nature/environnement, écologie/écologisme, développement durable/soutenable, croissance zéro / décroissance. Que de contradictions ! Quelle pluralité Depuis le XVIIIe siècle, une interrogation tourne autour des conditions dutilisation des ressources naturelles, sous plusieurs vocables. La nature est le monde où lhomme a été amené à vivre, lécologie la science qui en étudie les équilibres, lenvironnement le monde construit par lhomme; le développement soutenable désigne une étape qui combinerait les deux mondes sous légide de la science, pour léguer une Terre en bon état aux générations futures. Remonter les siècles afin dinterroger le rapport de lhomme avec la nature, la peur de la nature, lamour de la nature, bref lintérêt pour la nature, cest le moyen de mettre à jour les racines de la culture de lenvironnement.
Nous saluons celles et ceux qui ont décidé de sengager en un foisonnement de textes, en un labyrinthe de pensées en quête du fil dAriane qui aiderait à situer lenvironnement dans la longue histoire des faits et des idées : bref daffronter « limmense et compliqué palimpseste de la mémoire » (Baudelaire). Et ce dautant plus que cette histoire est en cours. Que la gravité des problèmes et lurgence de la crise priment aujourdhui, rien nest plus normal. Mais la complexité à laquelle les sociétés modernes sont affrontées, ne pourrait-elle être utilement éclairée par la connaissance des écrits qui auront jalonné cette double histoire, histoire de lexploitation des ressources naturelles et histoire des commentaires ayant accompagné cette exploitation ? Nous louons celles et ceux qui face à la proclamation de lincertitude engagent la recherche sur les traces de quelques-uns qui ont prétendu ébranler les certitudes. Que le projet Mémoire de lenvironnement ait été dabord appuyé et financé jusquà être porté à maturité par lAssociation pour la création de la Fondation René Dumont nest pas un hasard. Nétait-elle pas tout désignée pour laccompagner, devant prolonger les activités de lagronome tiers-mondiste qui devint un écologiste, et dont une préoccupation fut toujours laccès le plus large aux travaux scientifiques et aux résultats des enquêtes de terrain pour créer les bases dune solidarité planétaire ? Cest lorganisation portant son nom qui a réuni un certain nombre de personnalités professionnellement impliquées dans le champ de lenvironnement, engagées dans la recherche et/ou intéressées à la conservation et à la valorisation du savoir.
La masse darchives et de documentations est énorme. Sur les thèmes précités, de très nombreux documents ont été produits, de sources officielles, privées, associatives, à diffusion restreinte ou non : livres, mémoires ou thèses universitaires, rapports, périodiques, articles, dessins, photographies, films, ainsi que des documents uniques (archives dorganismes officiels, dassociations, de personnalités, de chercheurs). Il existe un ensemble de connaissances sur lévolution des sociétés dans leur relation avec la nature, dont la collectivité se doit dassurer la conservation. Cest par ailleurs un ensemble de ressources irremplaçable pour les acteurs associatifs comme pour les acteurs politiques et administratifs, et aussi utilisable pour transmission par des enseignants ou des journalistes ; cest de la culture scientifique et technique en train de se faire quil est question, en une confrontation des informations, en une mise en relation des diverses facettes de la réflexion permettant de mieux saisir les questions liées à lenvironnement humain. Le grand public y aurait accès soit indirectement grâce aux relais dopinion précités, soit directement.
Nous nappelons pas à créer la Très Grande Bibliothèque de lEnvironnement. Sans doute est-elle impossible. Il ne sagit pas de se substituer à la puissance publique pour des opérations relevant de la responsabilité de la Bibliothèque nationale de France ou des Archives nationales (CAC), avec lesquelles existent des contacts en vue dassurer une coordination. Il ne sagit pas de se substituer aux nombreux lieux de mémoire existants, public et privés, à travers la France, ou au-delà sans sinterdire de susciter de nouvelles créations . Trois étapes nous ont semblé indispensables : identification des lieux, évaluation des fonds, valorisation du patrimoine. Des centres de documentation ou bibliothèques méritaient dêtre mieux connus ou reconnus (et même pour certains dêtre tout simplement répertoriés et localisés), et de mieux se connaître. Les deux étapes suivantes simposaient : mise en interrelation de ces lieux, interconnexion de leurs fonds. Cest ce à quoi nous travaillons, étant entendu quil serait intéressant, utile, que la possibilité dune consultation par tous via Internet dun réseau informatique se double dune possibilité de consultation matérielle dans de grandes villes universitaires : dans des centres ouverts à des publics spécialisés (administratifs, chercheurs, journalistes, militants ), ainsi quau grand public ; centres appelés en même temps à participer à la coordination du réseau virtuel, et à rassembler des documents auparavant difficilement consultables (dont des fonds actuellement menacés de disparition car les propriétaires ne peuvent plus en assumer la conservation) ; centres permettant de surcroît laccès à des documents localisés en dautres lieux, au moyen dun système de consultation et de prêt de type « échanges interbibliothèques ».
En ce qui concerne la gestion par une collectivité territoriale dun tel organisme spécialisé, des exemples existent. A Paris, cest celui de la bibliothèque publique Marguerite Duran, fonds féministe qui a donné naissance à un centre de ressources conçu plus largement autour de la femme. Ne pourrait-on comparer au féminisme qui a fait sortir la question féminine dun ghetto en en faisant un élément de culture, le cheminement de lécologisme ? Sur le thème de lenvironnement, un fonds départemental doublé dun municipal, créé en 1987 à LHaÿ-les-Roses, chef-lieu darrondissement du Val-de-Marne, est aujourdhui une bibliothèque publique de quelques 7000 livres (malheureusement à létroit dans ses murs). Et à Gap, chef-lieu du département des Hautes-Alpes, une très importante bibliothèque historique et culturelle de près de 40 000 documents (réunis de façon militante depuis la fin des années 60) est en cours de municipalisation, constituant lexpérience grandeur nature de notre projet. Ces cas de pratiques exemplaires, sous des casquettes politiques différentes, témoignent quavec de la volonté il est possible dinnover : le premier est une référence, et le second, pour nous un précieux encouragement. De même que les réponses, approbations et suggestions de nombre des 70 organismes qui ont répondu à notre enquête (sur 200 contactés), enquête dont nous rendons publics les résultats. De ces centres, la moitié serait prête à constituer la trame initiale du réseau. Nous appelons à développer les initiatives et à les multiplier, et nous nous engageons à les soutenir, notamment par lorganisation de conférences, journées dinformation, séminaires, colloques, susceptibles de contribuer à leur donner davantage de visibilité. Nous voyons dans ces prémices lannonce de la liaison entre mémoire et prospective qui constituent les pôles de notre projet.
Nous publions ce manifeste pour la mémoire de lenvironnement, conscients de la critique en forme dinterrogation que notre initiative pourrait sattirer : Conserver la mémoire ou lenvironnement ? Daucuns seront tentés de nous interpeller de la sorte. Nous avons déjà répondu, et la réponse est simple : les deux. Sauver la mémoire pour sauver lenvironnement, naturel et social, de lhomme.
Nous appelons les individus, les associations, les institutions, à participer à cette action qui entend apporter des éléments de réflexion sur létat du monde, sur ce qui y a conduit, et sur les moyens que pourrait trouver lespèce humaine pour sy maintenir une place. Nous nappelons à la conservation que pour comprendre le présent, pour réagir, agir, pour construire lavenir : les archives du passé ne sont pas toujours des archives dépassées. En définitive, il sagit moins dun manifeste pour la mémoire que dun manifeste pour le futur.RESEAU MEMOIRE DE LENVIRONNEMENT