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par Dominique ALLAN MICHAUD |
Ce texte a pour base la préface des Actes d'un colloque : Education à l'environnement – Ecocitoyenneté, Cergy, IUFM/CDDP, 1996. Elle a été entièrement refondue pour constituer la présente postface.
Ecologie, écologisme. Et l'écocitoyenneté ? Le mot apparaît parfois, volontiers relié à ce qu'il est convenu de nommer l'éducation relative à l'environnement. On est tenté de s'en défier, ainsi que de tous les mots au préfixe Eco. Et pourtant on comprend bien qu'il séduise quand on découvre certaines exigences, par exemple à travers ces formulations exprimées au cours des séances d'un séminaire1 : « Donner aux futurs citoyens le moyen de comprendre ces choix afin d'être en mesure d'exercer un contrôle pertinent sur les décisions prises est un des rôles de l'école » (à propos des conférences sur le changement climatique). « Entre expertise et citoyenneté », c'est là qu'est située l'éducation relative à l'environnement. Avec des questions qui ont des airs de conclusion : « La politique de l'environnement une affaire d'expert ou de choix de citoyen ? L'éducation au débat pour en faire quoi ? Quel citoyen forme-t-on (du local au planétaire) ? » Questions inspirantes.
Interrogation éclairante, qui débute par la question : « Quels objectifs viser pour nos élèves : faire acquérir des savoirs sur l'environnement ou acquérir des réflexes citoyens » ? C'est qu'il pourrait s'agir à la fois de science et d'instruction civique, situation qui paraîtra inédite à beaucoup.
Qu'est-ce qu'éduquer ? Et de quel environnement s'agit-il ? L'éducation a des sens dont les extrêmes vont de la connaissance des usages sociaux aux moyens d'assurer le développement de l'être humain : comment renfermer la totalité de l'être dans le cadre social ? L'éducation est pourtant parfois prise dans le sens restreint d'éducation professionnelle, ou d'éducation civique. L'idéal serait de combiner la formation de l'homme et du citoyen, et dans son fameux Livre des instituteurs, « traité complet des devoirs et des droits des membres de l'enseignement » (complet et on ne peut plus officiel), Joseph Soleil rappelant que la première ligne du programme de 1882 comporte « l'instruction morale et civique », la définit comme « la morale humaine et universelle et les éléments du droit civique nécessaires aux futurs citoyens d'un même Etat ».
S'agissant d'environnement, il y a pour le moins « grande variabilité » de sens, selon l'élégante formulation citée dans le préambule. S'agissant d'éducation relative à l'environnement, qu'y a-t-il à enseigner ? Des lois scientifiques rendant compte de la façon dont sont régis les phénomènes naturels aux problèmes techniques, politiques et sociaux que pose la recherche d'un environnement humain de qualité, aux questions philosophiques, morales, annoncées par le risque de crise écologique, et jusqu'aux représentations idéologiques qui s'y rapportent, le champ est vaste, et l'éducation risque fort d'y rencontrer le militantisme. Mais celui-ci ne serait-il pas obligé ? La science, à travers l'éducation, la vulgarisation, pourrait-elle se voir confinée dans quelque « neutralité » plus ou moins introuvable ? Comment « apprendre » (faire appréhender) l'environnement sans apprendre à le respecter, partant à le protéger et à le faire protéger ? La difficulté sera là de ne pas franchir une limite, que les enseignants auront la responsabilité d'apprécier…
Faut-il parler d'écocitoyenneté ? Un mot nouveau ne saurait suffire à épuiser une préoccupation : et quelle ambition que de vouloir recouvrir un champ si difficile à cerner, s'il s'agit bien de cela… Former le citoyen conduirait à lui donner une conscience écologique (ou à lui en fournir le éléments de base) : plus précisément la conscience d'une solidarité écologique, solidarité qui est d'abord celle des faits et des problèmes – au sens de synergie – avant d'être celle des hommes qu' en termes de philosophie on a appelé solidarité dans l'espace et solidarité dans le temps.
La morale sociale enseignée au début du siècle insistait sur ce que devait l'homme au « capital immense qu'ont épargné les générations antérieures » : « L'homme naît débiteur de l'association humaine », selon la formule de Léon Bourgeois. A notre époque où l'on s'inquiète – au moins en paroles – de l'environnement qui sera légué aux générations futures, le curieux de la comparaison entre la fin et le début du XXe siècle est que la notion de solidarité, si chère pourtant au siècle naissant, paraît s'être élargie. Un manuel scolaire ancien, à propos de la pollution par l'industrie de l'eau d'une station thermale, opposait la solidarité sociale associée à l'intérêt économique, à l'idée du devoir personnel associé à l'intérêt écologique : celui qui au nom de sa conscience voulait révéler la pollution, au risque de nuire aux intérêts économiques de ses concitoyens, était considéré comme traître à la société. Dans quel manuel scolaire, dans quel cours, trouverait-on aujourd'hui le problème posé de la sorte ? Ce qu'on a appelé le « sens social » est désormais entendu dans un sens plus large, et l'« instruction civique » ne saurait désormais sous-estimer l'environnement, essentiel à la santé non seulement de l'individu, mais encore de la société tout entière. Il n'empêche que les dirigeants politiques préféreraient ne pas avoir à gérer des incertitudes plutôt que des connaissances, et il n'est pas sûr qu'ils aimeraient associer à cette gestion un nombre de plus en plus grand de citoyens majeurs. Le rôle de l'école est ici en jeu.
1 - Le "Séminaire environnement" organisé par la Fédération syndicale unitaire de l'Education nationale, dans le cadre de son institut de recherches, en 1998-1999.